Pourquoi certains soignants sont-ils « addicts » ?

mercredi 8 décembre 2021, par Bruno Benque

Quels sont les mécanismes qui entrent en jeu dans les pratiques addictives ? Comment reconnaître les signes caractéristiques de tels comportements chez nos collaborateurs ? Les Prs Laurent Karila et Boris Hansen nous éclairent, dans un article récent, sur les circuits cérébraux qui se désynchronisent dans cette situation et sur les déterminants intrinsèques et extrinsèques qui favorisent l’apparition de cette maladie, car ça en est une...

Il n’est pas rare d’apprendre, par l’intermédiaire des membres de notre équipe ou de leurs proches, que certains de nos collaborateurs sont « addict » aux tranquilisants, à l’alcool, au cannabis, voire pire. Souvent d’ailleurs, des signes distinctifs peuvent apparaître dans leur comportement ou leur relation interpersonnelles qui peuvent refléter des pratiques de ce type.

Les déterminants extrinsèques qui favorisent les addictions

Les raisons de ces pratiques addictives sont, la plupart du temps, d’ordre privé, voire la résultante d’une hygiène de vie peu propice à la stabilité ou au « self-care ». Mais il faut bien reconnaître que l’environnement hospitalier et médico-social est également un milieu qui, en générant fatigue, stress, burn-out parfois, ou manque de reconnaissance entraîne ses acteurs vers des consommations excessives de substances apaisantes, euphorisantes, voire hallucinogènes. Sans compter les rythmes de travail de nuit qui, nous le savons tous, sont très perturbants pour l’horloge biologique et parfois pour l’équilibre psychologique de certains professionnels plus fragiles que d’autres. C’est dans cette population de soignants que l’on trouve en effet les cas les plus nombreux de fumeurs, consommateurs d’alcool et/ou de tranquillisants ou boulimiques.

Reconnaître les symptômes grâce à la règle des cinq C

Mais comment repérer les addictions d’un des membres de son équipe ? Quels sont les signes physiques ou comportementaux qui pourraient évoquer une addiction chez lui ? Les Prs Laurent Karila, Professeur d’addictologie et de psychiatrie, et Boris Hansel, endocrinologue à l’Hôpital Bichat (AP-HP), nous donnent, dans un article qu’ils ont rédigé pour le web magazine « The Conversation », quelques pistes pour comprendre les mécanismes qui entrent en jeu dans ce cadre et pour identifier les signes distinctifs d’une éventuelle addiction chez nos collaborateurs. Ce processus pathologique comporte, disent-ils, un premier temps de consommation répétée, d’intensité variable selon les personnes, avec des signes de manque et/ou d’accoutumance. La personne perd, dans un second temps, le contrôle de la situation et montre une envie irrésistible de consommer - craving - en dépit des risques médicaux, psychologiques ou sociaux que cela comporte.

L’addiction, qui peut être nommée comme telle lorsque cette pratique dure sur une période d’au moins 12 mois, entraine dès lors le sujet à consommer lorsqu’il se sent mal, pour tenter de rééquilibrer les choses, mais aussi lorsqu’elle se sent bien, sans que cela n’arrange le déséquilibre de son échelle du plaisir. Les auteurs proposent, pour lieux repérer les caractéristiques qui définissent les addictions, de recourir au un moyen mnémotechnique des cinq « C », la perte de Contrôle, le Craving (envie irrépressible de consommer une substance ou de s’adonner à un comportement), l’usage Compulsif et Continu et les Conséquences sur la santé.

Plusieurs circuits cérébraux en phase de désynchronisation

Les mécanismes qui entrent en jeu dans l’addiction, au niveau cérébral, sont le circuit archaïque de la récompense, le circuit de la mémoire et de l’apprentissage, le circuit de la motivation - pas de la volonté - et le circuit du contrôle de sa réaction à l’environnement. Ceux-ci sont désynchronisés en situation d’addiction, avec un détachement des circuits de récompense et de mémoire-apprentissage par rapport au circuit de la motivation et celui du contrôle. En pratique, le sujet est en situation de recherche enregistrée et apprise de récompense immédiate, accompagnée d’une perte de motivation et de contrôle. Mais ces circuits arrivent fréquemment à se reconnecter, ce qui explique que la maladie évolue de crises en rémissions et qu’il est difficile, à moyen terme, d’en faire totalement disparaître les symptômes.

Pas tous égaux devant les addictions

Reste que nous ne sommes pas tous égaux devant ce que l’on peut appeler une pathologie. Car si, comme nous l’avons vu plus haut, elle peut être engendrée par des facteurs extrinsèques, d’ordre privé, social ou professionnel, le terrain physiologique initial du sujet est souvent propice aux addictions. Les auteurs évoquent ainsi « une équation complexe, qui fait intervenir non seulement des facteurs ayant trait au développement personnel, mais aussi des caractéristiques neurobiologiques, cérébrales, psychologiques, comportementales et environnementales. » Sans compter la génétique ou la précocité de l’usage excessif des substances incriminées.

On l’aura compris, s’il semble assez facile, pour qui possède un sens de l’observation minimum, de déceler les signes distinctifs d’une éventuelle addiction pour les personnes que nous manageons. Mais pour comprendre pourquoi elles en sont arrivées là, et tenter, avec nos moyens, de les aider à guérir, c’est beaucoup plus complexe, car il est nécessaire, à ce stade, de convoquer des informations d’ordre historique ou privé qu’il est très difficile d’obtenir, même de façon informelle. Mais c’est une des raisons pour lesquelles ce métier est passionnant...

Bruno Benque
Rédacteur en chef www.cadredesante.com
bruno.benque@cadredesante.com
@bbenk34


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