Leadership infirmier : syndrome Marie Curie dites-vous ?

vendredi 11 septembre 2020, par Alexis Bataille

« Qu’est-ce que cela fait d’épouser un génie ? - Allez donc demander à mon mari ! » Cette illustre réponse de Marie Curie à un journaliste ne trouve-t-elle pas un écho très actuel au XXIème siècle ? En effet, au delà de l’esprit féministe assumé, pionnier pour l’époque, cette idée, incongrue quant à la non reconnaissance immédiate par les médias de la qualité de femme de sciences connue et reconnue, n’est-elle finalement pas ce qui vit encore la profession I.D.E, majoritairement féminisée, au XXIème siècle ?

Evidemment, d’aucuns diront que tout cela est d’abord la faute de l’absence cruelle d’un leadership I.D.E au sein de la gouvernance du système de santé. Vrai. En France, la profession I.D.E parvient difficilement à s’assurer une puissante influence sociale, politique et professionnelle dans les principales institutions tutélaires, cœurs de la réflexion sanitaire nationale et promotrices des politiques de santé, au sens le plus large.

D’autres, diront assurément admettre qu’une personne n’est que le fruit de son époque. Un professionnel, le fruit de la société. Vrai aussi. En la matière, sommes-nous finalement si modernes ? Permettez-moi d’en douter ! Lente reconnaissance, âpres luttes pour obtenir une nouvelle légitimité professionnelle, valorisation médiatique passablement édulcorée, émergence poussive de la recherche en sciences infirmières, faute de moyens concrets et de soutiens institutionnels...

Longue est la liste des symptômes socio-professionnels ressentis par la profession I.D.E qui souffre, dans son ensemble, d’un mal très ancien, indicible, beaucoup plus grave que l’on ne pourrait pas le croire, celui du cruel « syndrome de Marie Curie ».

I.D.E, loin des yeux mais près du cœur

Actuellement, environ 660 600 I.D.E sont en activité (contre 223 571 médecins ; Source : DGOS). Ce contingent élevé de professionnels I.D.E, la classe assurément comme l’une des « premières professions du soin » en France. De plus, son aura positive n’est pas une vue de l’esprit. Les français placent la profession I.D.E dans le « top des métiers les plus appréciés ».

Or, quoi qu’on en dise, sa voix professionnelle parvient difficilement à se faire entendre dans la communauté scientifique, dans la sphère politique et sociale, sa parole experte est parfois inaudible dans les médias, en témoignent les dernières emphases télévisuelles COVID19 médico-centrées, masculino-masculines... De fait, s’oppose très rapidement devant nous le paradoxe du leadership I.D.E. Cette profession incontournable du prendre soin, ayant à nouveau démontré son importance durant les derniers mois, est une fonction appréciée, certes, mais seulement près du cœur et plutôt loin des yeux...
A priori, ce détournement de regard ne provient pas d’un problème fonctionnel, chacun reconnaît l’essentialité de l’action infirmière dans notre système de santé. Toutefois, en 2020, son essence fonctionnelle ne diffuse-t-elle pas dorénavant à travers une vieille chape paternaliste socio-professionnelle l’étreignant jusqu’au boutisme pour éviter son émancipation ?

Par conséquent, si ce n’est pas dans sa fonction que le manque de reconnaissance est perceptible, allons plutôt chercher du côté de la représentation que peuvent revêtir les soins infirmiers en France afin d’évoquer la cause du syndrome de Marie Curie.

Vous, les femmes...

Professionnellement, souffrir du syndrome de Marie Curie, c’est être dans l’action, sur le terrain. En quelque sorte, vivre dans le concret des expériences de la vie soignante. C’est mettre en application des savoir-faire et des savoirs, prendre du recul sur sa pratique, l’étudier et en retirer des enseignements professionnels transformés, à leur tour, en savoirs. En revanche, c’est ne pas être pour autant reconnu pour cette expertise de valeur égale à d’autres sciences. In fine, c’est conserver la place exécutive de « l’assistante de Monsieur Pierre Curie », notamment dans le cadre de grands travaux et découvertes, et ne pas avoir la juste place que l’on mérite puisque l’on est une femme ou que l’on exerce un métier à l’histoire féminine, parfois même religieuse...

C’est pourquoi tant d’I.D.E, modernes ou contemporaines, ont traversé l’Histoire en laissant une trace peu proportionnelle à la qualité de leurs travaux, qui dépasse que de très peu la seule communauté I.D.E ou paramédicale. Pour preuve, interrogez quelqu’un sur Louis Pasteur ou Virginia Henderson, les réponses parleront d’elles-mêmes !
Par la même, l’on peut rapidement établir la cause majeure du syndrome de Marie Curie : l’ostracisme d’une communauté scientifique envers les soins infirmiers contributifs à la recherche, le paternalisme perceptible d’une classe politique et le machisme latent de la société française ressemblant, à sa façon, à l’Académie Nobel refusant dans un premier temps d’accorder sa juste récompense à Marie Curie, au même titre que Pierre Curie et Henri Becquerel, pour sa contribution aux travaux sur la radioactivité.

Le syndrome de Marie Curie, incurable ?

Fort heureusement, non ! Le syndrome de Marie Curie est un mal socio-professionnel qui ne peut connaître qu’une évolution favorable. Cela s’inversera avec l’évolution actuelle des mentalités nationales et internationales. En son temps, la physicienne fut adoubée par ses pairs, particulièrement pour ses postes de radiologie ambulants lors de la première guerre mondiale, avec la célébrité que l’on lui connait, mais aussi par son rôle dans l’enseignement et la poursuite de ses travaux. A fortiori, parce qu’il est fait et cause social, traiter le syndrome de Marie Curie passera donc par trois éléments.

D’abord, celle de densifier la volonté sans faille de la profession I.D.E à faire-valoir son expertise aux yeux du monde et de le mettre à profit du commun. La recherche en sciences infirmières ne doit pas paraître « l’exception » dans un parcours professionnel, elle doit être le quotidien de chacun et dépasser la simple initiation lors de la formation théorique primaire afin d’éveiller les curiosités professionnelles. Tous les I.D.E sont des chercheurs en puissance ! Leurs questionnements quotidiens sur leurs pratiques sont sources d’inspirations, leurs innovations sont constantes ! Fort de cet esprit novateur, des titulaires de chaires en sciences infirmières doivent être nommés à des postes de doyens d’université afin d’ouvrir encore plus les portes de l’enseignement supérieur, et des laboratoires de recherche, à toutes celles et ceux désirant être forces de propositions. Tout cela oeuvrant à enrichir la littérature scientifique, s’intéressant à la recherche en sciences infirmières, et donner davantage de visibilité à l’expertise infirmière.

Dans un second temps, se libérer du syndrome de Marie Curie passera par une implication toujours plus conséquente de la profession I.D.E dans toutes les strates de la vie de la cité. Ainsi, l’éloquence, l’organisation des politiques de santé, les rouages de la gouvernance sanitaire et sociale, mais aussi l’art du réseau, la communication et la collaboration transdisciplinaire doivent être enseignés dès la formation initiale afin de développer de nouvelles compétences, gages d’une réelle affirmation identitaire. De facto, cette légitimité densifiée sera une force professionnelle supplémentaire pour les I.D.E à enfoncer les portes bien closes de nos institutions politiques et publiques à ces derniers !

Enfin, parce que le syndrome de Marie Curie a trait au machisme, la profession I.D.E, homme ou femme, doit être celle qui bannit systématiquement les représentations négatives qui renforcent ses stigmates socio-professionnels, sources d’avilissement. Par exemple, terminé l’usage du mot « vocation » pour désigner ce choix professionnel, jetées les affiches sexy de soirées étudiantes I.D.E, zappés les épisodes de « Nina », abolie la dévalorisation face au corps médical...

« Nous devons avoir de la persévérance et surtout de la confiance en nous-mêmes, » disait Marie Curie. Peut-être est-il grand temps pour la profession I.D.E de ressembler à cette figure de l’émancipation et d’irradier d’une énergie nouvelle. Celle-là même qui lui permettra de gagner encore plus en assurance professionnelle et de témoigner que sa place en 2020 n’est définitivement pas paramédicale, « à côté » du système de santé, elle est LE leader d’un système de santé renouvelé.

Alexis Bataille
Etudiant en soins infirmiers (2019-2022),
Aide-soignant
@AlexisBatll


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