Faut-il euthanasier la médecine du travail ?

jeudi 30 novembre 2017, par Cédric Mathorel

Décriée par les entreprises qui la considèrent souvent comme une taxe, méprisée par les salariés qui n’y trouvent pas d’utilité et boudée par les médecins qui la relèguent en toute dernière position dans leurs choix d’internat, la médecine du travail est malade. Le mal est profond. D’ici 2024, il n’y aura plus que 2200 médecins du travail en France, quand les 5500 médecins actuels ne suffisent pas à traiter l’ensemble des consultations obligatoires ni les actions en milieu de travail attendues de ces spécialistes ! Cette pénurie de l’offre, combinée à la crise de la demande apparente, devrait logiquement mener à la disparition progressive de ce système désuet et poussiéreux.

Dans ce contexte, le nouveau cadre réglementaire, qui permet d’espacer significativement les visites tout en assouplissant les modalités d’exécution, pourrait passer pour de l’acharnement thérapeutique. Mais dans quel but ? Préserver cet ultime sanctuaire du papier carbone ? Sauver les emplois des quelques 13 000 salariés qui travaillent dans la médecine du travail en France ? Une fin catastrophique étant généralement préférable à une catastrophe sans fin, ne vaudrait-il pas mieux euthanasier le système moribond et accompagner la transition des salariés qui en vivent aujourd’hui ? La réponse est NON.

La médecine du travail, une médecine de prévention avant tout

Si on ne peut que reconnaître les dysfonctionnements et limites du système actuel, il convient de revenir à sa vocation première, telle que définie dans l’acte fondateur de la médecine du travail en 1946 : « prévenir les maladies professionnelles et les accidents du travail ». Nous devons ensuite nous poser deux questions : la mission de prévention a-t-elle encore un sens dans le monde du travail du XXIème siècle ? La médecine du travail est-elle utile à cet enjeu ?

Le Président Macron déclarait dans son discours du 21 février 2017 que la France devait « passer d’un très bon système de soins à un très bon système de santé », insistant par-là sur l’impérieuse nécessité d’investir dans un système de prévention plus efficace. S’agissant du milieu professionnel, nous ne sommes certes plus confrontés au cancer du scrotum des petits ramoneurs de Londres au XVIIIème siècle ni au travail des enfants dans les mines en France au XIXème, mais l’entreprise demeure un environnement où nous passons en moyenne quarante à quarante-cinq années de notre vie, un environnement qui peut impacter significativement notre santé. Les statistiques sur les accidents du travail, les troubles musculo-squelettiques, les risques psychosociaux et autres maladies professionnelles sont là pour nous rappeler que l’entreprise peut porter atteinte à la santé des travailleurs. Pour cela, la prévention en milieu professionnel est plus que jamais nécessaire. Les entreprises l’ont d’ailleurs bien compris et sont de plus en plus nombreuses à investir dans la santé de leur salariés, convaincues que des collaborateurs en forme c’est aussi une entreprise performante. Au-delà de l’enjeu économique, l’entreprise est aussi le plus sûr moyen de toucher de façon certaine et systématique les 15 millions de salariés français. Une prévention efficace en milieu professionnel adresserait ainsi un véritable enjeu sociétal, faisant de l’entreprise un vecteur de santé.

Le bien-être au travail passe par une médecine du travail efficiente

Mais si la volonté d’investir dans la santé des collaborateurs est bel et bien présente, reste à savoir comment s’y prendre ? Les chefs d’entreprises et les DRH sont confrontés à toutes sortes de préventeurs, chacun vantant les mérites de son offre : gestion du sommeil, coaching diététique, traitement des addictions, yoga, résilience, etc. quand ils ne proposent pas de nommer un « Chief Happiness Officer » (directeur du bonheur au travail) ! Mais faute d’un bon outil de diagnostic et de suivi, comment savoir où investir et comment suivre l’impact des actions déployées ? Les entreprises en sont réduites à dépenser leur budget de prévention « au feeling ».

C’est pourtant la vocation de la médecine du travail que d’être le point d’entrée prioritaire et l’arbitre objectif des politiques de prévention dans l’entreprise. Personne n’a en effet plus de légitimité ni d’expertise pour identifier les vraies priorités ni pour suivre l’évolution des principaux indicateurs de santé chez les salariés. Mais faute de trouver une médecine du travail efficiente, le système de prévention semble s’être organisé pour contourner les services de santé au travail, alors qu’il devrait au contraire largement s’appuyer sur eux.

A une époque où la volonté politique est de pousser la prévention, alors que les entreprises veulent investir dans la santé de leurs collaborateurs, la médecine du travail - médecine de prévention par excellence - se trouve à la fois idéalement placée et paradoxalement totalement isolée, comme exclue du jeu. C’est un peu comme si l’on décidait de diriger un porte-avions « à l’oreille » sous prétexte que le radar de navigation est endommagé. Tout cela ressemble à un énorme gâchis.

La médecine du travail doit faire sa révolution

Les maux dont souffre la médecine du travail aujourd’hui sont bien identifiés. Le système pâtit essentiellement de son immobilisme.Il suffit, pour s’en convaincre, de regarder la page de Wikipedia consacrée à l’« histoire de la médecine du travail ». une histoire qui commence au Moyen-Age et s’arrête net en 1946. Pourtant, le reste du monde a évolué lui : révolution numérique, travail à domicile, mobilité inter-entreprise, etc. Le monde du travail de 2017 n’a plus rien à voir avec celui de l’après-guerre. Comme le disait Darwin, « Les espèces qui survivent ne sont pas les espèces les plus fortes, ni les plus intelligentes, mais celles qui s’adaptent le mieux aux changements ». La médecine du travail doit donc évoluer si elle ne veut pas disparaître.

Mais la situation actuelle n’est pas une fatalité et l’on est en droit d’être optimiste. En effet, ce ne sont pas les médecins du travail compétents et motivés qui manquent. De même, de nombreux Services de Santé au Travail ont déjà pris la mesure de la situation. Ils prennent à bras le corps le sujet de leur transformation et explorent les solutions innovantes qui se présentent à eux. En s’appuyant sur les nouvelles technologies, en repensant leur mode de fonctionnement, ils articulent leur évolution autour de quatre grandes priorités :

  • Augmenter significativement l’efficacité globale d’un système devenu trop cher, en favorisant notamment une véritable délégation contrôlée auprès des infirmier(e)s,
  • Atteindre les salariés aujourd’hui tenus à l’écart du système (travailleurs isolés, contrats courts, etc.),
  • Libérer du temps pour le médecin du travail afin qu’il puisse se consacrer aux cas sensibles et à la prévention,
  • Collecter et analyser les données collectives de médecine du travail, pour bénéficier d’un véritable outil de diagnostic et de suivi

Cette transformation fera de la médecine du travail une véritable plateforme du XXIème siècle : moderne, efficace et flexible. Mais surtout, en redonnant du sens à cette discipline, elle retrouvera sa légitimité auprès des entreprises et règlera la crise de vocation chez les médecins.

Il ne faut donc bien évidement pas tuer la médecine du travail. Il faut au contraire la soigner, l’accompagner dans sa transformation, l’aider à s’adapter aux changements du monde du travail. Nous avons sous la main une formidable plateforme pour servir de fondation au « très bon système de santé » que notre Président appelle de ses vœux. Les entreprises sont prêtes à investir. Les équipes médicales et les services de santé au travail portent au cœur la vocation de prévention. Encore faut-il libérer les énergies disponibles, encourager les modèles innovants, offrir des champs d’expérimentation et favoriser plus de souplesse et de libéralisation de ce secteur.

C’est à ce prix que la Médecine du Travail redeviendra un système de prévention essentiel et garantira son avenir tout en servant un véritable enjeu sociétal.

Cédric Mathorel
CEO Padoa


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