Réflexions pour un mémoire en Psycho-oncologie

lundi 3 mars 2014, par Chantal HAAS

Le mémoire sanctionnant le Diplôme Universitaire de psycho-oncologie, que Chantal HAAS a suivi récemment, lui a redonné un statut d’étudiante oublié avec les années. Des lectures de Freud, Lacan, Gori, Hennezel, Kubler Ross, Dolto... l’ont occupée des week-ends entiers et l’ont questionnée sur le cancer, la vérité, l’espérance, sur cette épée de Damoclès qui rode telle la faux de la mort autour d’eux, de nous, sur le rôle du cadre, son « prendre soin des équipes », sur notre fragilité émotionnelle face à cette maladie, où le cancer convoque le pathos. Elle nous propose de cheminer avec elle dans la réflexion qui lui a permis de trouver son sujet de mémoire.

JPEG - 10.8 ko

Dans les années 1971, Richard Nixon présentait « le National Plan against Cancer » et assurait qu’en 1976, date du bicentenaire de l’Indépendance, la victoire sur le cancer serait « absolue ». Ce fut une véritable déclaration de guerre contre ce fléau, avec un budget sans précédent d’un milliard de dollars par an. Face à ce problème de santé publique, mais aussi de société, Jacques CHIRAC, a engagé en 2002, un des grands chantiers de sa mandature , le plan cancer lancé en mars 2003 (premier plan cancer 2003-2007), qui repose sur une double caractéristique. Il est en effet global et centré sur le patient, « c’est l’entrée dans la maladie, avec les guéris ou les héros ordinaires  » (Maraninchi D). Il prévoit un renforcement de la prévention, une amélioration du dépistage, un développement de la qualité des soins et une équité d’accès aux soins. La formation des professionnels, et le renforcement de la recherche en constituent aussi une partie importante. Sous la houlette de l’Institut national du cancer (INCa), l’évaluation de la politique menée et le lancement du second Plan cancer (2009-2013), qui propose « l’entrée dans la vie, l’après », instaure la coordination ville/hôpital et le plan personnalisé de soins. Dès lors, une attention toute particulière est apportée à la dynamique intrapsychique de cette maladie et à la constellation de toutes les représentations qui gravitent autour d’elle.

Comment penser le cancer et le sujet malade à l’aube du XXI siècle ?

Comment le parlons nous ? De quoi, de qui, nous parle t-il ? Qu’entendons-nous de cette « longue et douloureuse maladie » ? Quelles sont nos peurs, nos angoisses ? Quel est le vocabulaire du cancer dans nos sociétés ? Quels sont nos regards ? Je suis soignant et je côtoie la mort ! Les différents intervenants de ce DU ont « essayé » de répondre à ces questions, qui balaient plusieurs domaines :

  • « Les temps du cancer », ou temporalité et cancer tout d’abord, en quoi l’irruption de la maladie vient-elle ébranler le sentiment identitaire des patients et comment psychiquement s’organisent-ils dans ces méandres redoutables et incertains ? ;
  • « Le cancer et la vie psychique », du traumatisme somatique au trauma psychique ;
  • « Le cancer et l’identité », ou la maladie cancéreuse qui confronte parfois le patient à la réalité d’interventions chirurgicales qui sont interprétées psychologiquement comme autant d’arrachement, de pertes, de mutilations. Certains traitements induisent des effets notables sur le sujet, son image, le réel de son corps, qui parfois l’exproprient de lui-même ;
  • « Le cancer et la clinique », concepts qui, de l’annonce au parcours de soins, des traitements à la guérison, confronte le malade à la réalité d’effets corporels induits par la maladie ou ses traitements. Comment élabore-t-il ces atteintes, à la fois somatiques et psychiques ? Comment retrouver son intégrité et reconstruire son image corporelle ? ;
  • « Les souffrances de l’entourage : famille et soignants » : La présence de proches est une condition essentielle à l’accompagnement des patients. Mais une telle expérience s’avère souvent éprouvante. Ainsi observe-t-on des phénomènes d’hyper investissement, jusqu’à l’épuisement parfois, de l’entourage et des soignants. Parallèlement, peut s’installer chez le patient une certaine culpabilité ;
  • « Guérit-t-on du cancer ? » Dans les représentations contemporaines, le cancer s’impose dans la vie du sujet comme un véritable traumatisme déterminant, un « avant » et un « après », créant un terrifiant séisme dans l’histoire personnelle, mais tout autant familiale, professionnelle, sociale, du sujet. Qu’est ce qui fait trauma dans le cancer ? Et quels sont les effets et les répercussions psychiques de cette maladie, à court et à long terme ? ;
  • «  Le cancer, les soins palliatifs et la mort » : La prise en charge terminale des patients oblige à penser la question des soins palliatifs et de la mort. Comment accompagner jusqu’au bout, le patient et sa famille ? Comment gérer la violence des émotions aux confins de la vie ? Comment penser la mort, la vivre et la ritualiser dans un service hospitalier ?

La façon d’aborder la maladie est ici une approche psycho-dynamique. D’après P.Ben Soussan, « cette façon de co-penser le cancer et ses répercussions psychoaffectives intègre aussi les facteurs culturels, sociaux, ou groupaux. Cette réalité psychique individuelle se trouve particulièrement mobilisée quand la maladie, par les facteurs qu’elle convoque, rappelle des événements traumatiques, évoque des fantasmes…  »

Un travail de recherche associé à ces observations de terrain

Les concepts théoriques ne se sont pas manifestés aisément, avant que l’on me conseille un superbe bouquin de Janine Chasseguet-Smirgel, «  La maladie d’idéalité, Essai psychanalytique sur l’idéal du moi » ! Sujet redoutable ! Et comment l’utiliser ? Lors d’un pré-entretien, j’avais demandé aux agents de me nommer 4 valeurs métier le représentant. Ils m’ont parlé, d’humanité, d’empathie, d’écoute, d’esprit d’équipe.

J’ai écouté différemment, j’ai entendu de la colère, de la joie, de la frustration, de la fatigue, des larmes, j’ai senti la détresse, j’ai perçu la non reconnaissance. J’ai été attentive à la violence intrinsèque que constitue le cancer. Il produit des effets sur tous. Il fait vaciller l’identité subjective et professionnelle et peut parfois faire émerger des mouvements psychiques très forts. Les soignants sont porteurs de leur philosophie des soins palliatifs, où le temps de mourir a une valeur. Le temps des derniers échanges de vie, le temps de boucler la boucle, le temps de se préparer à passer dans cette « autre vie », le temps d’accompagner. J’observais la fatigue, l’épuisement, la vulnérabilité, le questionnement, la quête de sens, la frustration, l’échec, l’impuissance des soignants. Mais ces derniers formaient une équipe où chacun se nourrissait de l’autre, dans un service, lieu de souffrance et de jouissance, où la vie est célébrée et mise en valeur, et où la tendresse et la chaleur d’être ensemble donnent de l’importance à l’instant présent. Cela donnait écho à la citation de M.Misrahi : « L’essentiel est de rendre au présent vivant toute son intensité et toute sa richesse  »

J’ai dû ainsi revoir mon positionnement de cadre, mon rôle, où le « prendre soin » endosse une toute autre dimension : « garantir une qualité de la démarche palliative en maintenant le bien être dans une équipe mise à mal émotionnellement ». En cheminant avec les soignants, à côté d’eux, en étant toujours à la recherche de la juste distance dans l’accompagnement, j’ai grandi professionnellement et personnellement. Et comme le dit si bien D.Deschamps : « mais tous les matins du monde il nous faudrait toujours tout réinventer et accompagner pas à pas, à la suite d’Orphée, la danse subtile, légère et ou dramatique d’Éros et de Thanatos  ».
J’avais tous les ingrédients pour commencer mon mémoire !

Chantal HAAS
Cadre de Santé
CHP Clairval, Marseille
chantal13012@gmail.com


Partager cet article

Vous recrutez ?

Publiez vos annonces, et consultez la cvthèque du site EMPLOI Soignant : des milliers de profils de soignants partout en France.

En savoir plus