La consommation d’alcool des adolescents polynésiens

lundi 1er octobre 2012, par la Rédaction Cadredesante.com

Christophe Siu, étudiant cadre de santé à l’Institut de Formation des Cadres de Santé du Centre Hospitalier Universitaire de Rennes a réalisé son mémoire sur le thème de la consommation d’alcool chez les adolescents polynésiens et leur prise en charge par un centre de soins et de prévention en toxicomanie.

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Afin d’établir les causes de la consommation d’alcool chez les adolescents polynésiens, le thème de l’adolescence fut développé au travers de différentes approches (biologique, psychologique, sociologique et philosophique) et mise en relation avec diverses notions (la métaphysique, le sentiment d’insécurité, la protection de l’enfance et le projet de soins). La consommation d’alcool fut décrite d’un point de vue ethnologique, avec un rappel sur la psycho-physiologie de l’alcoolisme, le dépistage, et quelques mesures législatives.

Parmi les différents concepts mis en référence, on retrouvera : l’adonaissance (De Singly, 2006), l’adolescence (Coslin, 2007 ; Harel-Biraud, 1991), les comportements à risques (Gutton, 2005), la résilience (Cyrulnik, 2001), la génitalité (Freud, 1987).

La suite de cet article vous présentera les différentes étapes de ma démarche de recherche : les apports de la revue de littérature, une description de la méthode de recherche, les résultats obtenus, suivi d’une discussion.
 

Problématique

L’enquête sur les conduites addictives des adolescents polynésiens (ECAAP), menée en 2009 par l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé (INPES) et la Direction de la santé de Polynésie française, m’a permis de mieux approfondir ce sujet et deux données m’ont interpellé.

En effet, depuis 1999, la fréquence d’expérimentation de l’ivresse chez les adolescentes polynésiennes a augmenté (22,5% en 1999 vs 44,5 % en 2009) et un tiers d’entre-elles révèle des signes de dépression patente ou modérée. Plusieurs facteurs (sociaux, psychologiques, biologiques...) sont à l’origine de leurs angoisses, la consommation d’alcool étant un des symptômes de leur état dépressif sous-jacent.

Sachant cela, je me suis demandé si la prise en charge par le personnel d’un centre de soins et de prévention en toxicomanie de Polynésie française des adolescentes alcooliques était différente de celle des adolescents alcooliques ? Et plus particulièrement : en quoi la connaissance de ces informations (augmentation de la fréquence d’expérimentation de l’ivresse et dépression importante chez les adolescentes) influence les pratiques du personnel ?

 

Méthode

Cette recherche sur la prise en charge des adolescents alcooliques polynésiens fut menée au travers d’une enquête par questionnaire, d’administration directe, elle portait sur les « Connaissances, Attitudes et Pratiques » du personnel d’un centre de soins et de prévention en addictologie de Polynésie française. Il s’agissait d’étudier l’influence de la « connaissance » (du personnel) de l’évolution de la fréquence d’ivresse chez les adolescentes et de ces causes, sur leur « attitude » et leur « pratique » professionnelle, notamment au niveau de leur disponibilité (lors de l’accueil, de l’entretien infirmier, de la consultation médicale ou psychologique).

Les deux dernières questions portaient sur :

  • leur besoin de faire évoluer leur pratique d’accueil ou de suivi ;
  • leurs attentes par rapport à la prise en charge.

Les variables étudiées étaient : la profession, la date d’affectation, l’ancienneté au poste, l’année de naissance et le sexe.

Ce questionnaire fut envoyé, avec l’accord du médecin responsable du centre, à tout le personnel par mail sur leur adresse professionnelle. Cet outil de recueil de données fut sélectionné du fait de l’éloignement géographique et du décalage horaire (moins 12 heures par rapport à la France) ne permettant pas une enquête in situ, ni des entretiens. Malgré un retour rapide des questionnaires (sous 9 jours), deux relances furent nécessaires avant de pouvoir tous les récupérer.

 

Résultats

Cette structure de santé publique comprenait deux médecins, trois psychologues, deux infirmiers et deux agents administratifs.

Il ressort de cette enquête que :

  • le personnel connaît l’évolution de la fréquence d’expérimentation de l’ivresse chez
  • les adolescentes et ils ne sont pas unanimes quant aux causes de cette évolution ;
  • les causes évoquées portent plus sur les facteurs familiaux, avec un « accès plus facile aux produits », « un stress plus important », une « banalisation de la consommation » ;
  • la prise en charge des adolescents alcooliques ne diffère pas selon qu’il s’agit d’un garçon ou d’une fille ;
  • lors de leur dernier entretien avec une adolescente alcoolique, la majorité du personnel a affirmé avoir été plus disponible avec elle.

Le fait de connaître un comportement (l’augmentation de la fréquence d’expérimentation de l’ivresse chez les adolescentes) n’affecte pas l’attitude du personnel (sa disponibilité avec une adolescente venant pour son alcoolisme) sauf pour les agents administratifs. Ces derniers seront plus disponibles.

Il y aurait donc une « attitude bienveillante universelle » des soignants et des « pratiques individuelles » propres à chaque soignant, et à chaque patient. Les agents administratifs quant à eux, n’intervenant pas dans les soins, privilégient l’accueil et leur « disponibilité ».

Par contre, selon la fonction du professionnel de santé (médecin, psychologue, infirmier(e) ou agent administratif), la disponibilité, lors du dernier entretien avec une adolescente alcoolique, varie. Cette disponibilité dépend du motif de la prise en charge (mise en place d’un traitement médical, consultation psychologique, demande d’informations, ...), ces différents professionnels affirmant avoir été plus disponibles ou non, lors de leur dernier entretien avec une adolescente alcoolique.
La connaissance d’un phénomène de société touchant les adolescentes influence peu leur prise en charge.

Dans l’ensemble, le personnel paramédical a affirmé avoir besoin de formation pour faire évoluer leur pratique d’accueil ou de suivi (nouvelles techniques de prise en charge, nouvelles méthodes thérapeutiques, partage d’expériences professionnelles, ...) et des attentes furent exprimées quant à l’optimisation de la prise en charge.
 

Discussion

Dans cette enquête, les changements biologiques et psychologiques liés à la puberté́ et l’état dépressif n’ont pas été évoqués, de même que les facteurs environnementaux (isolement géographique, chômage important, société de consommation, ...) comme étant des causes de cette évolution de consommation d’alcool. La réflexion de la part du personnel n’est pas allée aussi loin et les réponses recueillies concernaient surtout celles qui étaient proposées dans le questionnaire. Une question supplémentaire portant sur les autres causes possibles permettrait d’approfondir leur point de vue.

Par rapport à la disponibilité du personnel, lors de leur dernier entretien avec une adolescente alcoolique, le personnel a pu vouloir donner une meilleure image d’eux-mêmes et répondre qu’il a été plus disponible à ce moment-là, alors qu’une majorité d’entre eux ont répondu qu’ils auront la même attitude face à une adolescente consultant pour son alcoolisme.

De plus, la consommation d’alcool chez les adolescents polynésiens n’ayant été réévaluée qu’après une période de dix ans, le personnel a dû moins ressentir les préoccupations des adolescentes : dans le cas où cette évolution de comportement se serait déroulée sur une période plus courte, le personnel aurait peut-être réagi plus vite et mis en place des interventions en faveur des adolescentes. Le suivi rapproché des indicateurs de consommation d’alcool devrait permettre de répondre rapidement et de manière adaptée à ces changements de comportements. La circulation des informations est nécessaire à la mise en place et à la coordination des actions.

La formation continue du personnel de ce centre n’est pas incluse dans le programme polynésien de lutte contre l’alcool et la toxicomanie 2009-2013, l’optimisation de l’offre de soins étant plus orientée vers la création de nouvelles structures telles qu’un centre de soins d’accompagnement et de prévention en addictologie, d’une unité d’hospitalisation en addictologie et la mise en place d’équipes de liaison en addictologie. Le recrutement de personnels qualifiés supplémentaires sera alors l’occasion de mise en commun et du renforcement des compétences. Mais à ce jour, ces structures ne sont pas encore mises en place.

Une observation directe [1] et/ou des entretiens semi-directifs, effectués préalablement à l’enquête permettront de mieux définir la situation et de donner plus de richesse à cette recherche. D’autres indicateurs pourront compléter l’analyse de la situation : le respect de la confidentialité, la gestion des dossiers de soins, la traçabilité des interventions, le type d’information et l’actualisation des données, entre autres.

Une enquête par questionnaire, d’administration indirecte [2] permettra d’éviter la possible concertation entre les membres du personnel (même si le retour des questionnaires fut rapide, sous 9 jours) et de préciser davantage ma démarche de recherche pour qu’ils en perçoivent l’intérêt pour eux.

Cette évaluation des connaissances, attitudes, pratiques a dû questionner le personnel au niveau de leur savoir, savoir-être et savoir-faire. Elle servira de base de référence et pourra être reconduite et enrichie par la suite.
 

Conclusion

La santé dépend de plusieurs facteurs « biologique, social et psychologique et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité » pour reprendre la définition de l’Organisation Mondiale de la Santé. Une prise en charge holistique, centrée sur la personne et son environnement, et non sur la maladie permettra au patient d’être reconnu dans sa globalité et non comme sa pathologie.

Dans le but de responsabiliser les personnes et de favoriser l’acquisition de compétences pour se maintenir en santé, il est nécessaire de connaître toutes les ressources de la personne et d’adapter le projet de soins à ses capacités individuelles. Chaque personne est unique et possède en elle les ressources nécessaires à sa santé. Le rôle des professionnels de santé est de l’aider à mobiliser ces ressources et de l’accompagner [3]. Un des objectifs de l’approche communautaire de la santé est de donner des pistes de réflexion pour que la population puisse être en bonne santé et de réadapter les programmes de prévention en fonction des résultats précédemment obtenus en tenant compte des évolutions des connaissances, des attitudes et des pratiques. Derrière les mots, il y a des personnes : il ne s’agit pas seulement de mettre en place des actions mais de prendre réellement en compte la dimension humaine.

Les adolescentes et les adolescents reflètent l’état de notre société. La place qu’on leur accorde et la manière dont les professionnels de la santé les prennent en charge constituent le socle de notre avenir commun et le rôle du cadre de santé réside aussi dans le repérage des discriminations de prise en charge opérées par le personnel soignant. Une qualité de soins doit être équivalente pour tous mais aussi adaptée à chacun.
 

Bibliographie

 
Christophe SIU
Cadre de santé, Direction de la santé
siu_christophe@hotmail.com


[1Le chercheur est sur place et n’intervient pas : il enregistre directement les informations (les indicateurs)

[2L’enquêteur le complète lui-même

[3Dans le domaine des addictions, la pratique de l’« entretien motivationnel » permet aux équipes soignantes d’accompagner les patients vers des changements en faveur de leur santé. Ces entretiens ont un objectif (le fond) et une technique (la forme) bien définis. L’accompagnement (ad cum panis : celui qui partage le pain avec en latin) impliquant le respect de l’autre dans sa démarche, le respect de ses choix et de sa personnalité.


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