L’interprofessionnalité, un chantier en cours... ciment d’une culture commune

L’interprofessionnalité se pose de plus en plus comme un vecteur d’une meilleure prise en charge des patients. Corinne Cesse, Catherine Roth et Sandrine Zimpfer, lors de leurs études à l’IFCS de Strasbourg, ont réalisé une étude de cas pour montrer comment une culture professionnelle paramédicale commune aurait pu améliorer le retour à domicile d’une personne âgée en perte d’autonomie.

Mardi après midi Mr Bernard, 75 ans, retourne à son domicile après 15 jours d’hospitalisation, pour perte d’autonomie suite à une altération de l’état général. Il est installé au fauteuil. Quatre heures après il est de retour au service, ayant glissé de son fauteuil, s’est retrouvé par terre, sans conséquences majeures, mais la femme et le fils sont dans l’incapacité de le relever.

Le patient a t-il bénéficié d’une évaluation pluriprofessionnelle avant sa sortie ?

Le retour à domicile a-t-il suffisamment été préparé ? En effet les séances de rééducation dispensées par le kinésithérapeute n’ont pas permis une récupération suffisante de son autonomie pour la marche et les transferts. Le concept de collaboration interprofessionnelle présente des avantages certains pour les professionnels de santé dans la prise en charge personnalisée du patient.

  • La collaboration peut être envisagée sous des angles différents :
  • La pluriprofessionnalité juxtapose les professionnels, chacun gardant sa spécificité et ses compétences.
  • L’interprofessionnalité associe des disciplines, tout en gardant leur spécificité pour participer à un projet collectif en y apportant leurs savoirs et leurs méthodes.
  • La transprofessionnalité implique le renforcement et/ou l’acquisition de compétences communes aux disciplines associées.

Danielle D’Amour [1] définit la collaboration interprofessionnelle comme « faite d’un ensemble de relations et d’interactions qui permettent ou non à des professionnels de mettre en commun, de partager leurs connaissances, leur expertise, leur expérience, leurs habiletés, pour les mettre de façon concomitante au service des clients et pour le plus grand bien des clients ».

Pour Danielle D’Amour il ne s’agit pas de faire naître une nouvelle profession, mais plutôt que chaque profession puisse travailler en collaboration et de façon intégrée avec les autres. Son raisonnement s’appuie sur l’analyse stratégique de CROZIER et FRIEDBERG qui cherchent à comprendre comment se construisent les actions collectives à partir de comportements et d’intérêts individuels parfois contradictoires. Ces auteurs indiquent que la collaboration facilite la communication entre professionnels et permet de faire face aux problèmes qui dépassent les capacités d’une seule profession. Par ailleurs elle encourage l’esprit d’équipe, identifie et valorise les rôles respectifs tout en favorisant le changement dans la pratique et créé un environnement de travail plus réflexif.

Cette échange réflexif a t-il eu lieu dans le cas de M. Bernard ?

  • le kinésithérapeute a t-il été interrogé ?
  • l’ergothérapeute a t-il été sollicité pour un bilan d’évaluation ?
  • un passage en cure a t-il été envisagé ?
  • une rencontre avec l’assistante de service social a t-elle été proposée à la famille ?
  • les transmissions de l’équipe soignante laissaient-elles transparaître des problèmes majeurs dans la prise en charge ?

Ces questionnements amènent à se demander comment favoriser la collaboration interprofessionnelle sur le terrain

La collaboration interprofessionnelle est un mouvement en plein essor, notamment au Canada et en Suisse où les initiatives se multiplient. En France, ce principe est encore peu mis en pratique, ou en tout cas nommé comme tel, par les acteurs de santé. Pourtant il est aujourd’hui reconnu qu’aucun professionnel, peu importe sa formation, ne peut à lui seul répondre aux besoins et dispenser les services requis. Ceci est d’autant plus vrai lorsque la personne présente des problèmes multiples et complexes. Une des explications possibles à ce frein réside dans ce qui est décrit en sociologie comme « l’héritage du modèle professionnel » : ce dernier hérite d’une tradition qui valorise l’autonomie complète dans le travail alors que les équipes interprofessionnelles favorisent la collaboration et la complémentarité.

Pour encourager une collaboration interprofessionnelle au sein des équipes, la notion est introduite dans les référentiels de compétences des différents acteurs et est à présent enseignée dans les instituts de formation. L’objectif étant d’engager une nouvelle dynamique de cohérence professionnelle dans toutes les professions médico-psycho, sociales et de réadaptation. Afin de vérifier cette hypothèse, il nous semble pertinent de s’intéresser à l’enseignement en amont.

Formation initiale et interprofessionnalité ?

Nous voulons découvrir comment l’interprofessionnalité est portée par les établissements de formation pour animer une logique et une dynamique de collaboration. Dans ce but nous avons cherché à comprendre comment les référentiels de formation investissent la notion d’interprofessionnalité.

Si la notion de collaboration est principalement retrouvée dans les référentiels des acteurs paramédicaux (cf. tableau ci-dessus), chaque institut de formation l’exploite à sa convenance. De même, le temps et les supports dédiés à l’enseignement de la compétence en lien avec l’interprofesssionnalité varient à l’intérieur d’une même profession. Nos échanges avec les cadres formateurs des différents instituts ont mis en évidence que les temps de stages devraient permettre d’exploiter cette logique d’interprofessionnalité. Ces mises en situation complètent la théorie selon eux. Ainsi, au regard de cette notion d’interprofessionnalité présente dans les référentiels, M. Bernard n’aurait pas dû vivre cette situation.

Jeu de mots des référentiels

Il est a noteer dans le référentiel infirmier que le principe d’interprofessionnalité est une mission transversale et apparaît dans plusieurs des compétences. Nous remarquons que chaque référentiel définit la relation interprofessionnelle de façon hétérogène (cf les verbes et expressions en relief du tableau). Le vocabulaire utilisé vise des objectifs à échelles différentes pour chaque profession. Ce constat renforce l’idée de variabilité des représentations de l’interprofessionnalité. Cela peut induire un cloisonnement de l’enseignement dispensé. Ce qui ne facilite pas non plus l’assimilation d’une pratique de collaboration interprofessionnelle.

A ce titre on peut se demander s’il ne faudrait pas envisager une formation commune pour certaines compétences ou modules ? Ne serait-il pas souhaitable de développer des formations réunissant différentes catégories de professionnels en leur permettant d’expérimenter le « travailler ensemble » ?

Faire vivre l’interprofessionnalité en formation : une expérience alsacienne

Depuis 2011 l’ISSM (Institut Supérieur Social de Mulhouse) et IFMS (Institut de formation des Métiers de la Santé) de Mulhouse proposent à leurs étudiants des journées de rencontres interprofessionnelles sanitaires et sociales. Elles ont pour but de construire un temps de formation en transversalité, infirmiers, assistante de service sociale et éducateurs spécialisés. Pendant ces temps sont développées la dimension sociale dans les métiers de la santé et la dimension sanitaire du travail social, qui ouvrent des perspectives interrogeant à la fois la complexité et l’importance de ce travail interprofessionnel sur le terrain. Dans le cadre des travaux de la « Grande Conférence de Santé » de 2013, le ministère de la santé avait orienté les débats des groupes de travail « formation » et « métiers » vers un possible tronc commun dans le cadre de la formation de l’ensemble des professionnels médicaux et paramédicaux, au nom de l’interdisciplinarité.

Cette idée n’a pourtant guère réjoui les professionnels de santé prétextant la perte de leur spécificité, leur « cœur de métier » et d’être « noyé » dans la masse.

Cependant aujourd’hui, un des projets du ministère de la santé est de déployer un socle commun de formation médicale et paramédicale contribuant à améliorer l’interconnaissance des professionnels qui est indispensable au développement interprofessionnel [2].

La mise en place de l’interprofessionnalité nécessite non seulement un apprentissage formel, mais également des ajustements au niveau organisationnel pour donner la priorité à cette pratique dans les milieux appropriés. Il ne suffit pas de partager les connaissances et les idées, mais il faut être un vrai partenaire dans l’équipe pour être efficace. Cette nouvelle logique doit donc être développée dans les instituts de formation de manière complémentaire et égale, pour entrer dans les établissements de santé.

Dans le cas de M. Bernard, le développement de ces liens interprofessionnels aurait très certainement abouti à une concertation entre les différents professionnels. Cela aurait permis une prise en charge sécurisée de la dépendance de M. Bernard qui aurait évitée cet épisode malheureux de réhospitalisation et toutes les conséquences qui en découlent en termes psycho-sociaux et économiques.

Corinne CESSE, Catherine ROTH, Sandrine ZIMPFER
Etudiantes IFCS Strasbourg
Promotion 2015/2016


[1Professeure agrégée Faculté des sciences infirmières, Université de Montréal, Directrice Centre FERASI, Montréal.


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