L’enjeu de la fonction tutorale : articuler différentes pratiques (Part I)

lundi 24 juillet 2017, par Isabelle Bayle

Les évolutions législatives et pratiques qui régissent l’univers hospitalier en général, et soignant en particulier, font la part belle à de nouveaux processus d’apprentissage. Dans ce contexte, le tutorat est un outil de choix qui permet aux apprenants d’acquérir les fondamentaux de leur professionnalisation. Nous avons donné la parole à des étudiants, des soignants et des cadres de santé afin qu’ils témoignent de leur expérience relative au tutorat dans les services de soins. Nous commençons cette série par les étudiants.

Notre système de santé repose sur une gradation de l’offre de soins pour répondre aux besoins populationnels d’un territoire. Le secteur sanitaire et médico-social se transforme au rythme des nouvelles réglementations, impactant ainsi les enjeux territoriaux. La construction des filières de soins et des parcours patients a une répercussion sur les modes de prises en soins des usagers. Et de nouvelles stratégies sont à construire avec une répercussion indéniable sur la scène de l’exercice paramédical.

Contexte législatif et pédagogique

La loi de modernisation de notre système de santé du 26 janvier 2016, tend à « renforcer la prévention et la promotion de la santé, faciliter au quotidien le parcours de santé des Français, innover pour garantir la pérennité du système de santé et renforcer l’efficacité des politiques publiques et la démocratie sanitaire ». La construction des Groupements Hospitaliers de Territoire (GHT) impose des restructurations tant dans le secteur hospitalier que dans le secteur de la formation initiale et continue. La réingénierie des formations paramédicales dressent un nouveau paysage ou s’allient le cœur de métier préparé et l’interdisciplinarité. Ce dispositif permet ainsi de développer des formations répondant aux besoins des territoires. L’axe d’apprentissage se décline essentiellement autour du développement de compétences spécifiques, en lien avec de nouvelles activités de soins. L’offre territoriale des formations paramédicales, spécifiées dans le schéma régional des formations sanitaires et sociales, structure cette adaptation en lien avec l’employabilité.

Trois axes pour faire évoluer les pratiques de formation paramédicale

Les formations paramédicales font évoluer leurs pratiques. Ainsi trois axes peuvent s’envisager, concernant les directeurs de soins d’une part, les encadrants et apprenants ensuite et enfin le projet de formation des apprenants en lien avec les apprentissages spécifiques. Le développement des compétences dans un agir situationnel, associé à l’analyse des pratiques professionnelles, structurent l’ingénierie de formation et contribuent à la construction de l’identité professionnelle. Pour structurer notre propos, nous vous proposons de retrouver Sarah et Maxime, étudiants en soins infirmiers.

L’approche des étudiants : entre stratégie d’apprenants et construction professionnelle

Les étudiants soignants, ou plus largement les apprenants en formation, sont les principaux acteurs du dispositif tutoral. Ce sont eux qui le font vivre. Ils animent ainsi les sources de questionnement et d’innovation de la part des professionnels qui vont accompagner le développement de leurs compétences et la construction de leur identité professionnelle. C’est, de ce fait, une richesse partagée dans une relation gagnant-gagnant pour tous les acteurs. Ainsi, dans un monde idéal, chacun devrait être en capacité d’accepter de se laisser altérer par l’autre dans une relation d’égal à égal. Etudiants et professionnels ont tous développé des ressources complémentaires dans leurs expériences de vie qu’ils vont pouvoir ensemble mettre au service de la prise en soins des usagers. Mais est-ce toujours le cas ? Chacun, en fonction de ses attentes, est-il prêt à construire quelque chose avec l’autre dans un souci de découverte, de transmission, ou tout simplement dans la rencontre humaine d’une personne ?

L’accompagnement de l’apprentissage d’un étudiant à l’exercice d’un métier demande de nombreuses ressources. Tout d’abord, l’envie de partager et de transmettre dans une vision formative. C’est un élément indispensable pour donner à cet espace de formation un élan propice au plaisir d’apprendre et de se former. Les organisations tutorales actuelles sont plurielles, suivant les sites et les personnes qui les ont construites. Plusieurs visions se croisent pour articuler l’approche situationnelle à partir de situations prévalentes des unités de soins travaillées conjointement entre les soignants et les équipes pédagogiques.

Lorsque les soignants participent au processus de professionnalisation...

La situation clinique est un espace de formation indéniable pour les étudiants. Tous reconnaissent que le stage leur permet de mettre des images sur des mots, qui plus est quand un soignant leur consacre du temps et travaille en partenariat avec eux. La réflexion menée en cours d’activité permet de donner du sens aux gestes effectués. « Je préfère partir d’une situation et avoir un soignant qui me regarde travailler. Pour moi, j’apprends deux fois plus comme cela. Au moins c’est plus concret. Après, j’ai en mémoire cette situation et pourquoi j’ai dû agir de cette manière. » (Sarah, étudiante de 3ème année). Les étudiants apprécient lorsque les soignants les associent aux soins et leur confient des actes professionnels. Ils notent que le questionnement demande plus d’implication et oblige à s’interroger et à réfléchir à son soin. Ils gardent en mémoire la situation et peuvent la remobiliser vers d’autres patients. « On m’envoie faire quelque chose et à mon retour je suis assailli de questions…Cela m’aide même si ce n’est pas drôle tout le temps… De cette manière je suis obligé de répondre et de mobiliser mes connaissances. Cela me sert après vers un autre patient ou dans un autre stage car je peux argumenter mon choix. » (Maxime étudiant de 2ème année).

...ou quand ils y participent peu, ou pas du tout.

L’apprentissage des gestes professionnels reste toujours une priorité. Majoritairement, les étudiants réalisent les gestes commandés par les soignants, en lien avec leur niveau de formation. « Je dois répondre aux attentes des soignants et donc faire les tâches que l’on me dit de faire. Ainsi je vais préparer des séries d’injections ou de perfusions…. » (Sarah, étudiante 3ème année). Souvent, ils agissent seuls sans retour sur l’activité réalisée. Ils se construisent ainsi eux-mêmes leur référentiel d’actes. « Suivant les lieux de stage, on est encadré un ou deux jours et après on nous laisse faire tout seul. Il faut parfois se battre pour que quelqu’un accepte de venir nous voir. Après c’est vrai qu’elles ne sont pas beaucoup disponibles pour nous par rapport au nombre de patients et à la charge de travail. Il y a beaucoup de soignants absents, aussi…. Après, au moment de l’évaluation, on espère seulement qu’ils valideront la compétence. Mais même si durant le stage on a tout fait tout seul, ils nous reproche ensuite de ne pas nous avoir vus et ils ne valident rien… C’est frustrant. ». (Sarah, étudiante de 3ème année). Juste une petite remarque sur ce point souvent relaté par les apprenants. Faire attention à ce que les professionnels restent cohérents avec les démarches qu’ils entreprennent. L’étudiant ne doit pas devenir la victime de leur manque de temps et d’organisation. Il semble en effet incompréhensible de faire confiance à une personne pendant trois ou quatre semaines, sans rien dire, et au moment de l’évaluation la sanctionner sous prétexte de ne pas avoir pris le temps de contrôler !!!

L’importance du dialogue, pré-requis de la réflexivité

Les apprenants mettent généralement en avant, quand le dispositif existe, la complémentarité des approches entre le terrain de stage et l’approche pédagogique des cadres de santé formateurs. Les rencontres organisées autour des démarches de réflexivité permettent une clarification des choix réalisés en situation de travail. C’est un temps formateur très apprécié de chacun des acteurs et plus particulièrement des étudiants. « Moi, j’apprécie quand les formateurs viennent nous voir et qu’une infirmière se libère pour analyser une situation que je viens de réaliser. L’infirmière parle de son expérience, prend du temps, et me donne des petits trucs infirmiers ». (Sarah, étudiante de 3ème année). Au cours de ce moment, le soignant décode les protocoles et donne sa lecture de la situation en décrivant la manière dont il aurait agi. L’étudiant, lui, se permet d’interroger, de manifester des incompréhensions. Il compare la commande du départ avec ce qu’il a fait et ce que l’on attendait de lui. Il utilise sa place d’apprenant pour comprendre les choix proposés par le soignant, qui ne correspondent pas forcément aux siens. Un réel dialogue se constitue ainsi permettant à chacun d’enrichir sa réflexion.

Une deuxième chance, l’alternance intégrative

Lorsque cela n’est pas possible durant le stage, les étudiants adoptent une autre stratégie. « Je préfère, en stage, me taire et faire ce que l’on me demande…. Je garde souvent en mémoire la situation pour en discuter lors de thèmes de travail avec les formateurs de l’I.F.S.I. et mes collègues…. C’est souvent là que je comprends réellement la situation. » (Maxime, étudiant de 2ème année). Il est vraiment dommage que les soignants laissent passer cette opportunité de formation. Le fait de décoder les modes opératoires d’une activité professionnelle permet à l’étudiant d’identifier les invariants et les aléas du soin réalisé. C’est un élément incontournable à la construction professionnelle, loin de la reproduction et de l’imitation. Aux dires des étudiants il y a encore un long chemin à construire. Heureusement, l’alternance intégrative permet de donner de la lisibilité à l’activité soignante, notamment lorsqu’elle est reprise en analyse de pratiques par les cadres de santé formateurs. C’est donc bien dans une démarche de partenariat que la formation se déroule. Il est important pour les professionnels d’œuvrer dans la complémentarité et non dans la concurrence. L’enjeu est de taille, car il concerne la formation de nos pairs de demain.
À suivre...

Isabelle Bayle
Directrice IFSI-IFAS, CH de Saverne,
Doctorante en Sciences de l’éducation.
isabelle.bayle@gmail.com


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