Changer les modèles des managers hospitaliers après la crise sanitaire

lundi 13 septembre 2021, par Bruno Benque

Vue de l’extérieur, la manière de conduire les affaires hospitalières a quelque peu changé durant la crise sanitaire. Le chercheur Julien Husson a consacré une étude à cette évolution, qui a permis à certains managers d’innover et de déplacer les standards de l’évaluation des risques. Au modèle probabiliste, il préconise d’intégrer la notion de risque majeur, parmi d’autres recommandations relatives à la réduction des économies d’échelle à l’hôpital ou à la prise en compte de la Santé des soignants. Il souhaite également que se mette en retrait le monde des tutelles qui annihile toute velléité de changement que le manager hospitalier pourrait initier. Ce n’est pas gagné...

Les Archives ouvertes pluridisciplinaires ont publié récemment un travail de recherche scientifique que les impacts de la crise sanitaire sur le management hospitalier.

État des lieux de la fonction managériale hospitalière vue par un regard extérieur

Cette étude, élaborée en novembre 2020 par Julien Husson, de l’IAE School of Management de Metz – Université de Lorraine -, s’appuie sur une revue de la littérature traitant du management hospitalier ainsi que sur près de 700 journées d’immersion dans le secteur hospitalier en tant que chercheur-intervenant. Ce document intitulé “Le management hospitalier après la crise : changement de pratiques, changements de référentiels ? ” ne comprend que peu de réflexions qui n’aient pas déjà été formulées, mais il décrit assez bien, de par son regard extérieur et donc panoramique, ce à quoi les managers hospitaliers peuvent s’attendre en termes d’évolution de leurs pratiques. L’auteur est parti, tout d’abord, d’un état des lieux quant aux modèles d’appréhension des risques dans le système hospitalier, a suivi ensuite le flux des priorités qui sont imposées au manager au quotidien par les pouvoirs publics, pour aboutir enfin à l’identification de quelques pistes managériales à mettre en œuvre pour l’après crise.

Un modèle probabiliste mis à mal pour le management des risques

La crise sanitaire a introduit, dans le système de Santé, un risque majeur inattendu qui est susceptible de remettre en cause les pratiques managériales hospitalières. Julien Husson rappelle à cet égard que le management des risques est basé, dans la littérature scientifique, sur « un modèle probabiliste qui intègre G (Gravité) x F (Fréquence) x D (Détectabilité́). Cette métrique du risque est définie par l’espérance mathématique d’une perte et composée du produit d’une mesure de l’incertitude par une probabilité́ et de la gravité des conséquences en termes de dommages, consécutifs à l’occurrence de l’évènement redouté ». Une fois cette théorie posée, on se rend bien compte que l’arrivée du COVID-19 dans notre environnement, avec ce qu’il représente de fulgurant et d’universel, est un risque qui n’a pas pu être mesuré car il était inconnu. Et comme l’affirme Laufer en 1993 [1], « ce que l’on ne peut pas évaluer du point de vue probabilistique est ignoré du champ du management probable.

Une évaluation des risques moins académique en temps de crise

Cette situation a permis à certains d’entre nous – voire, les a obligés – de faire preuve de créativité pour mener à bien leurs missions et faire vivre autant que faire se peut les unités de soins. Ces initiatives ont alors échappé, selon l’auteur, au modèle probabiliste, illustrant ainsi les mots de Patton en 1980 [2] : en temps de crise, « la pureté méthodologique de l’évaluation n’est pas une vertu ». D’autant que les têtes d’affiches médicales et épidémiologiques n’ont pas trouvé de consensus, les réseaux sociaux se chargeant de les amplifier et d’entretenir la cacophonie, ce qui n’a pas rendu service aux managers hospitaliers au quotidien. Déjà que la gestion de la qualité hospitalière est affaire ardue, tant le domaine est complexe, elle a été d’autant plus difficile à entretenir dans ce contexte.

Notion de risque majeur, réseaux de soins et prendre en soins les soignants

Un contexte à partir duquel Julien Husson imagine différentes pistes d’amélioration pour le management hospitalier. Il propose tout d’abord, pour compléter les modèles de mesure de la performance à partir d’indicateurs souvent trop aigus, rentrant trop dans le détail, de « réintégrer la notion de risque majeur au sens de Laufer (1993) – encore lui ! - dans les radars de mesure de la performance des systèmes hospitaliers ». Il dénonce ensuite les abus de la politique d’économies d’échelle, qui a montré sa pertinence au départ mais qui, à la longue, s’avère contre-productive en termes d’accessibilité aux centres de référence et en termes d’agilité décisionnaire. Il préfère que soient favorisés les réseaux de Santé « avec une certaine forme d’indépendance et d’autorégulation », ce qui semble très ambitieux étant donné l’emprise des tutelles sur le système. Il préconise enfin la prise en soins des soignants, une thématique que nous développons semaine après semaine.

Mais, de son œil extérieur, il voir bien que « le monde des tutelles annihile toute velléité de changement que le manager hospitalier pourrait initier ». Il espère que cette crise va remettre en cause le rôle des ARS « qui produisent de manière illisible de la norme et de la règle quand on attend d’elles un relais vers l’État, un soutien et un accompagnement ». Un souhait que nous partageons, évidemment…

Bruno Benque
Rédacteur en chef www.cadredesante.com
bruno.benque@cadredesante.com
@bbenk34


[1Laufer, R., L’entreprise face aux risques majeurs, Logiques Sociales, L’Harmattan, 1993

[2Patton, MQ, Qualitative Evaluation Methods, Beverly Hills Sage Publications, 1980, from Halcom Evaluation Laws


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