L’hôpital est un corps : regards sur une corporéité hospitalière : d’un corps, l’autre

jeudi 18 décembre 2008, par Pierre Henri Haller

« Il n’est de monde que de corps », David Le Breton

Praticien et thérapeute du corps, du mouvement et du geste, de la fonctionnalité et de l’activité, le kinésithérapeute s’engage dans un corps à corps avec une capacité sensible aiguisée [1]. Kinésithérapeute, cadre de santé formateur, je me suis trouvé à animer une réflexion [2] au carrefour des pratiques soignantes, de l’architecture et des sciences humaines. L’analogie entre cette rencontre de ré-éducation du corps de l’Autre en situation de handicap et la rencontre avec le corps hospitalier m’a paru une piste emprunte de métissage, un regard corporéal sur notre corporéité. Comme tout regard clinique, il convoque à la fois des implications [3] – in plicare - de l’auteur, tant sur les questions d’identité, d’appartenance et de liens, eux aussi inscrits dans des rapports au corps [4].

Lire l’espace hospitalier en pensant le corps

Comment penser les espaces hospitaliers ?
« Espaces », lieux plus ou moins déterminés entre deux objets, une dimension de proximité et un entre-deux, il s’agit là d’interstices… d’interfaces. Espaces également surfaces, lieux, superficies, il y a deux dimensions. Ces espaces sont petits ou grands, et on peut y manquer d’air, manquer d’espace, claustro-phobie, ou avoir peur de l’espace, une agora – phobie… Espaces enfin, à plusieurs dimensions, aériens, étendu de l’univers, frontière de l’infini ?!. Ici l’espace rejoint le temps en tant que dimension. La philosophie considère l’espace comme une abstraction, ce qui reste lorsque l’on a ôté, un vide abstrait ! un néant [5] ?

Mais l’hôpital est tout sauf un espace vide. Il est habité, il accueille avec hospital-ité ; historiquement charité pour les voyageurs, les indigents, les malades. Alors, pour parler cet espace hospitalier, faut-il peut-être se risquer à penser le corps. Ces corps souffrant accueillis, le corps soignant et l’architecture hospitalière, analogie du corps. Le corps en tant qu’espace limité, avec un dedans et un dehors, comme les murs de l’hôpital, les organes et les cellules, à l’image des services dédiés à ces organes et les cellules qui les composent.
L’architecture de l’hôpital rend compte de cette vision bio médicale de découpage géographique des organes pour autant la cellule, l’organe, qui comme à l’hôpital, se trouvent en lien dans un système tend vers l’infiniment complexe et vise l’homéostasie, les régulations, échange l’information, travaille la relation, le lien, les interfaces dans cet espace [6]

Les liens entre architecture et le corps ne sont pas anodins. Les espaces ont été quantifiés sous l’ancien régime, les plans d’architectes en témoignent, avec une terminologie éloquente : des brassées, des coudées, des pieds, des pouces [7]
« Tout édifice est un corps » est le deuxième axiome d’Alberti vers 1450, architecte dont l’analogie n’est pas sans rappeler la pensée médiévale [8]. Pour Alberti, l’édifice est l’union est linéament relevant de l’esprit et de la matière, l’esprit. Reprenant à son compte la dualité d’Aristote forme-matière, il insiste sur le fait que le bâtiment est véritablement identifié à notre propre corps. [9]
A la naissance de cet édifice, il y a le structum la structure, et celui qui la façonne… étymologiquement structum c’est le maçon. Nous aussi, maçon-kinési-térassiers, [10] utilisons notre propre corps pour (re)façonner des corps… et à l’image de l’architecte, nous devons nous composer avec les lois mécaniques et physiques.

La métaphore se prolonge au XX° siècle : Frank Lloyd Wright continue de filer la même métaphore, l’enrichissant des acquis de la biologie et de la physiologie et, surtout, laissant entrevoir la possibilité de dysfonctionnements et, peut-être, d’une pathologie, voire d’une psychopathologie : « Toute maison est une contrefaçon mécanique, maladroite, embarrassée et trop compliquée du corps humain. Fils électriques pour le système nerveux, plomberie pour les entrailles, chauffage et cheminée pour les artères et le cœur, fenêtres pour les yeux, le nez et les voies respiratoires. La structure de la maison est une sorte de tissu cellulaire plein d’os dont la complexité atteint de nos jours une sorte de folie. L’intérieur tout entier est une manière d’estomac qui tente de digérer les objets...Toute la vie d’une maison moyenne ressemble à une indigestion permanente. On dirait un corps en mauvais état souffrant d’une indisposition en se soignant constamment pour se maintenir en vie [11]. »

Cette maison hospitalière est un corps dont l’architecture est soumise à un environnement, à un contexte… à une forme d’urbanisme, de pollution, de vieillissement, de destruction…

Échanges et accueil, la peau et les rites

La fonction d’accueil de cette maison trouve ses liens avec le corps par le concept de Moi-Peau de Didier Anzieu [12]. La peau étaye les fonctions psychiques de contenance, de barrière, de protection, de limite et d’échange. Ce corps que nous touchons, palpons, mesurons, est à la fois, un sac d’organes et un sac d’affects de l’Autre, l’interface entre le dedans et le dehors – côté couleur et côté douleur, selon Paul Valéry – et cet espace d’échange.
Ces trois fonctions se retrouvent dans l’hôpital, sac, réservoir de personnes qui soignent, cimentées d’après Marie-Christine Pouchelle par des rites symboliques face à la violence de la souffrance des corps soignés, un hôpital entre corps et âme [13] .

L’hôpital comme la peau a ensuite une fonction d’échange, de communication et d’interfaces. Notons ici l’évolution des nouvelles corporéités. Le corps s’inscrit dans un contexte et un environnement, comme un hôpital dans la cité. Ce corps est donné à voir, altéré par l’Autre.
Habiter un corps nouveau c’est entrer également dans un nouveau sens du Beau [14], héritage de notre rapport à l’Art, inscrit dans un culte ultime de la non douleur, de la non souffrance… illusion d’un corps sans limites, ou plutôt que les limites du corps ou de l’hôpital sont insupportables car réelles. Et pour autant, ces limites restent structure et structurantes. En revenant au corps, Didier Anzieu rappelle du tactile qu’il n’est fondateur qu’à condition de trouver des interdits et donc des limites [15].

Habiter le corps hospitalier… pour qui ? pour-quoi ?

Habiter son corps, d’après David Le Breton [16] c’est marquer la limite entre soi et les Autres, et sans cesse faire des allers-retours entre socialisation et reprise en main identitaire… d’un corps à l’autre, encore et en-corps… altérité et diversité.
Nouveaux corps, nouvelles demandes, nouveaux usagers ? Dans quels territoires ? Des nouveaux espaces d’accueil pour ce « Bien-Être » mais avec leur cortège de thérapies et thérapeutes émergents et sécants ? Et eux aussi de passer d’un Corps à l’autre, du corporatisme à la tentative de rationalité [17].

Corps et Hôpital se rejoignent aussi dans la fonction de contention – la quarantaine, l’isolement et cette architecture qui tend à « surveiller et punir », enfermer le fléau invisible pour préserver la santé du peuple, enfermer le mal, voire, plus tard comme l’annonce Michel Foucault, de venir des machines à guérir, dès lors que le corps a été resocialisé comme force de travail [18].

L’évolution de l’imagerie médicale [19] est un analyseur anthropologique de l’évolution de notre regard clinique. Sous l’impulsion de la technique mais aussi d’un autre regard sur le malade, le corps devient transparent, plus nu que la nudité. La fonction est privilégiée par rapport à l’image statique.
Ce projet de transparence s’observe dans l’architecture de l’hôpital qui rend visible, par ses rues hospitalières - ses « artères » -, ses fonctions : Protéger, accueillir mais figer en ses murs l’organisation… Cacher la maladie et enfermer la souffrance.

Les organisations hospitalières et les espaces hospitaliers changent. Mais ces espaces, ces limites, ce dedans/dehors du corps, loin de générer de la transparence, donne un flou, une « obscure transparence » emprunte de zones d’incertitude. La visée stratégique modifie l’organisation, la structuration et l’architecture de l’hôpital. Notre corps – hôpital se modifie, tente de s’adapter. Les barrières deviennent des interfaces poreuses. L’hôpital entre dans la cité, et inversement… Les territoires de santé se déclinent en hospitalisations à domicile, en réseaux, en coopérations. Comme l’indique Fenelon, « le monde est un grand hôpital de tout le genre humain qui doit exciter votre compassion ».

D’un corps, l’autre : R-évolution vers une sagesse pratique de l’agir ensemble ?

« A force de construire, je crois que je me suis construit moi-même », rappelle Socrate. Dans ce corps soignant, reste cette diversité qui interroge l’altérité par les suffixes ‘inter’, ‘trans’ et ‘pluri’. Métisser les regards soignants s’inscrit dans le brassage. C’est l’essence même du préfixe « inter » qui nourrit ces rencontres dans ces espaces de partages, au-delà des territoires…. Ces rencontres sont faites de personnes et non de pensées, d’acteurs et non de concepts… Au-delà des mots et des maux… Cette analogie du corps nous engage à parler l’inter-professionnalité [20].. La mise en perspective de l’écologie inter-professionnelle par l’altération et le métissage de l’individu contribue à générer ces espaces d’échanges et de liens. Alors, d’un corps hospitalier – organes, pensons aussi un autre corps hospitalier flux et liens.

L’éthique, selon Paul Ricoeur, est une sagesse pratique de l’agir ensemble, « une visée de la vie bonne avec et pour les autres, dans des institutions justes [21] ». Puissions-nous faire de nos corps soignants et ses différents organes des richesses et des diversités interprofessionnelles partagées car assumées, au service des corps-sujets soignés… Puissions-nous intégrer cette corporéité et cette sagesse pratique dans nos projets hospitaliers et donner sens et corps à nos pratiques interprofessionnelles de management et de formation.


[1PREL G. (2007) Le corps à corps en kinésithérapie ou l’homme qui pense avec sa peau, Genève, CIFEP.

[2« Autour des espaces hospitaliers », XI° Journées nationales de la Kinésithérapie Salariée : Espaces Interfaces et Kinésithérapie, Altérité et Diversité, D’un corps à l’autre, Collège National de la Kinésithérapie Salariée, Marseille, Juin 2007.

[3ARDOINO J. (2000) Les avatars de l’éducation, Paris, PUF.

[4LE BRETON D. (2004) La sociologie du corps, Paris, PUF.

[5COMTE-SPONVILLE A (2001) Dictionnaire philosophique, Paris, PUF.

[6DE ROSNAY J. (1975) Le macrosope, Seuil, Paris.

[7BARRE J.B. (2006) Architecture et psychiatrie, quatre illustrations, XXI Journées de Fontevraud, « Architecture, espaces et psychiatrie »,
http://www.med.univ-angers.fr/services/AARP/2006/
Architecture%20espaces%20Garre%5B2%5D.pdf

[8FOUCAULT M. (1966) Les mots et les choses une archéologie des sciences humaines, Gallimard, Paris.

[9TITEUX C. Structure et ornement dans la théorie de Léon Battista Alberti, http://www.lelaa.be/travaux/textes/
structureetornement.htm

[10D’après une boutade de STEVENIN Ph.

[11Cité par BARRE J.B. (2006) Architecture et psychiatrie, quatre illustrations, ibid.

[12ANZIEU D. (1984) Le Moi Peau, Paris, Dunod.

[13POUCHELLE M-C. (2003) L’hôpital Corps et Ames, Paris, Seli Arslan.

[14FERRY L. (2000) Le Sens du beau : Aux origines de la culture contemporaine, LGF - Livre de Poche, Paris.

[15ANZIEU D. (1984) Le double interdit du toucher in Psychanalyse des limites 2007 Paris, Dunod.

[16BROMBERGER C. LE BRETON D, (2005) Un corps pour soi, Paris, PUF

[17STENGERS I avec NATHAN T. (1995) Médecins et sorciers, Paris, Les empêcheurs de penser en rond.

[18FOUCAULT M., (1994), Dits et écrits, Paris, Gallimard, vol. 3

[19LE BRETON D, CAROL A. et all. (2008) Le corps transparent : L’imagerie médicale ou l’obscure transparence des corps, Marseille, Espace Ethique Méditerranéen

[20MANIERE D. AUBERT M. MOUREY F. OUTATA S (2005) Interprofessionnalité en gérontologie, Travailler ensemble : des théories aux pratiques, Ramonville Sainte-Agne, Erès

[21RICŒUR P. (1991) Ethique et morale, In Lectures I. Autour du politique, Paris, Seuil


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