Le care, une notion qui difficilement fait son chemin.

dimanche 28 novembre 2010, par Marc Catanas


Depuis quelques temps maintenant, une notion apparentée au « prendre soin » apparait en France : le care. Provenant des Etats Unis, celle-ci désigne d’une part les soins que l’on donne aux autres et d’autre part la sollicitude à autrui [1]. On aurait pu croire que cette notion émergerait des soins infirmiers (alors qu’elle constitue un réel domaine d’études pour la pratique des soins !) mais en fait ce sont les chercheurs en sciences humaines qui s’y sont le plus intéressé. Pourtant en France dès les années 80, MF Collière [2] avait tracé la voie mais il semble que peu l’ont suivi, et c’est bien dommage. Dans cet article, nous allons voir que le care est une notion bien réelle avec des caractéristiques bien précises mais qui de part sa nature a bien du mal à trouver sa place.

Le care, un réel travail

C’est d’abord et avant tout un travail. P Molinier [3] explique que prendre soin de l’autre « même si ce n’est pas penser à l’autre, se soucier de lui de façon intellectuelle ou même affective, ce n’est même pas nécessairement l’aimer, du moins en première intention, c’est faire quelque chose, c’est produire un certain travail qui participe directement du maintien ou de la préservation de la vie de l’autre ». Les infirmiers le savent bien, prendre soin de l’autre est une véritable activité de service qui mobilise une importante énergie affective et qui reste souvent peu reconnue et valorisée par les autres. Pourtant, cette activité n’est-elle pas essentielle au maintien de la vie et ce d’autant plus pour les personnes vulnérables ?

Le care : un travail invisible

Le trait essentiel du care est son invisibilité. En effet, lorsqu’une aide-soignante propose un verre d’eau à un patient parce qu’elle sait qu’il aura soif avant même qu’il ne le demande, lorsqu’un infirmier propose un changement de jour de travail parce qu’il sait que ses collègues ne pourront pas assumer ce changement, tous ces actes passent souvent inaperçus dans l’absolu alors qu’ils restent essentiels pour celui ou celle qui en bénéficie. P Molinier [4] souligne que ce travail invisible se voit avant tout quand il est raté ou qu’il n’est pas fait. C’est souvent un des griefs qu’avancent les équipes soignantes à leurs cadres lorsque ces derniers leur reprochent des tâches mal exécutées. « Vous nous reprochez ce qui ne va pas mais jamais quand ça va bien ! » Combien de cadres ont entendu cette remarque là. Est-ce là une source du malaise des soignants ? Ou une explication à ce besoin impérieux de reconnaissance qu’éprouvent les soignants face à l’invisibilité de leur travail ?

Le care : un travail lié au genre

Par genre, les sociologues entendent le processus de construction sociale de la différence des sexes qui produit à la fois catégorisation et hiérarchisation sociale [5]. Si le terme sexe différencie les hommes et les femmes à partir de leurs caractéristiques biologiques, le terme genre les distingue à partir de leurs caractéristiques socioculturelles. « Le concept de genre déconstruit le sexe comme unique fondement biologique de la différence entre le masculin et le féminin et permet d’analyser comment le social produit et reproduit les catégories de sexe comme éléments structurants et hiérarchisés des sociétés humaines [6] ». C’est un principe d’organisation sociale et pas uniquement un produit de la socialisation qui conduit à intérioriser différents rôles liés à chacun des deux sexes. Seulement, cette organisation sociale liée au genre n’est pas figée puisque dans le cadre du travail par exemple, la division sexuelle découle de rapports sociaux qu’ont entretenus les hommes et les femmes entre eux dans l’histoire. Le concept de rapports sociaux de sexe met l’accent sur les tensions qui opposent le groupe social des femmes et le groupe social des hommes autour d’un enjeu : le travail et ses divisions. Ramené au travail du care, on observe que ceux qui l’exercent sont majoritairement des femmes (aides-soignantes, auxiliaires de puériculture, auxiliaires de vie…) et souvent en bas de l’échelle sociale. Le care serait donc lié au genre et plus particulièrement à des compétences jugées féminines proches des activités domestiques, voire du « dirty-work [7] » donc sans aucun prestige social et peu valorisé économiquement.

Care et statut social

Si le care est souvent le fait de femmes, il ne faut pas oublier qu’il l’est plus particulièrement pour celles se situant en bas de l’échelle sociale et est le fruit d’une délégation. Combien d’infirmières délèguent les toilettes et autres soins improprement nommés de base aux aides soignants ? C Halpern [8] va plus loin en affirmant que « les femmes occidentales des classes privilégiées délèguent bien souvent les tâches de soins à d’autres femmes. Le care serait donc d’abord lié à une position de domination. Ou pour reprendre les vigoureux propos d’Elsa Dorlin [9], « le care n’est pas tant une morale genrée qu’une morale sociale, une disposition éthique liée au statut de dominés » ».

Care et [dé]mobilisation des affects ?

Prendre soin de l’autre, l’écouter, répondre à ses demandes nécessite une disponibilité affective. Pourtant, P Molinier souligne que « l’amour n’est pas premier dans le travail de care. Il apparaît plutôt comme une défense psychologique pour « tenir », une modalité de survie psychique dans une situation d’exploitation particulière [10] ». Cet auteur poursuit son étude en défendant l’idée qu’exercer le travail de care ne peut pas se faire durablement sans sympathie pour ceux qui en bénéficient. Or qui dit sympathie, ne dit pas amour. A l’inverse, exercer ce travail de façon mécanique sans aucun affect rendra ce travail psychologiquement éprouvant voire insupportable. C’est le cas lorsqu’une aide-soignante doit exécuter plusieurs toilettes lourdes à des personnes totalement dépendantes en une matinée. Celle-ci l’exécutera de façon mécanique ce qui génèrera souffrance voire dans certains cas, agressivité. C’est peut-être la aussi une autre explication du malaise des soignants.

Les enjeux politiques du care

Le care est une notion qu’il faudra désormais prendre de plus en plus en compte dans les choix politiques. Nous l’avons vu, le care est un véritable travail et une certaine philosophie de la sollicitude. Dans un contexte de vieillissement de la population (donc de l’augmentation du nombre de personnes dépendantes) et de la part sans cesse croissante des femmes dans la vie active, il est évident que devront s’opérer des choix de société autour du care (voire spécifiquement les services d’aide à la personne) ce qui devra inévitablement s’accompagner de politiques publiques et choix économiques. Seulement, cela ne pourra se faire sans une réflexion sur les rapports de genre et la prise en compte d’une certaine éthique du care. La société actuelle est-elle prête ? Je n’en sais rien. Mais à titre d’exemple, il y a un mois de cela, une certaine Martine Aubry [11] a évoqué une société du « Care » où l’Etat serait selon elle, le relai dans la prise en charge de chacun. Son idée était de promouvoir une politique du bien-être et de la sollicitude. Seulement, celle-ci s’est alors vue décerner par un critique politique le « prix de la nunucherie [12] ». C’est dire que le care a encore un long chemin à faire…


[1HALPERN C « L’ère du care » Revue Sciences Humaines, 2006

[2COLLIERE MF « Promouvoir la vie » Masson Editeur, 1982

[3MOLINIER P « Le care : ambivalences et indécences » Revue Sciences Humaines, n°177, décembre 2006

[4MOLINIER P, Ibid, p 36

[5TEIXIDO S « Les gender studies » Revue Sciences Humaines, n°157, février 2005, p 54 à 57.

[6GUICHARD-CLAUDIC Y, KERGOAT D, VILBROD A (dir), « L’inversion du genre. Quand les métiers masculins se conjuguent au féminin et… réciproquement » Ed PUR, Collection « Sociétés », 2008, opus cite p 10.

[7Notion désignée par E HUGUES, sociologue américain dans les années 50 et qui caractérise le travail sale, ce travail que personne ne veut et que l’on se déleste aisément.Voir à ce sujet l'article sur la Sociologie de la délégation des actions de soins : https://www.cadredesante.com/spip/spip.php?article385&lang=fr

[8HALPERN C « L’ère du care » Revue Sciences Humaines, 2006

[9« Dark care, de la servitude à la sollicitude », in Sandrine LAUGIER et Patricia PAPERMAN, Le Souci des autres, EHESS, 2006

[10MOLINIER P, Ibid, p 37

[11LAVOUE S « Martine Aubry : le care c’est une société d’émancipation » Le Monde Politique, Juin 2010

[12ROBINET V « Apathie moque la « nunucherie », les journalistes défendent Aubry » L’express, juin 2010


Partager cet article

Formation continue

Formations professionnelles en ligne pour les soignants : Alzheimer, transfusion, hygiène, douleur, calculs de doses...

Découvrir les formations

Vous recrutez ?

Publiez vos annonces, et consultez la cvthèque du site EMPLOI Soignant : des milliers de profils de soignants partout en France.

En savoir plus