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Regards sociologiques sur la notion de profession

vendredi 4 juin 2004, par Thierry Desbonnets


La question des professions, de leur nature et de leur encadrement se pose avec acuité et actualité, alors que le statut de cadre de santé est commun à plusieurs métiers, et que la gestion d'équipe se consomme à une sauce managériale parfois éloignée de la clinique. Mais de quoi parlons nous quand nous parlons de profession ? Claude Dubar et Pierre Tripier [1] , avec leur regard de sociologues, nous en donnent une vision complète et bien documentée. Leur approche vise en premier lieu à dégager les sens communs du mot avant d'effectuer une revue de la littérature sociologique contemporaine pour ouvrir à la réflexion sur les professions. C'est d'abord à une compréhension du terme en français qu'ils nous invitent, pour examiner plus tard les apports de la « sociologie des professions » qui s'est principalement développée dans les pays anglo-saxons. Voici ce qu'ils nous disent à ce propos : (…) on peut assez facilement repérer trois univers de signification, trois champs sémantiques, associés à trois types d'usage du terme : Dans le premier sens, défini comme « action de déclarer hautement ses opinions ou ses croyances » (…) La profession est de l'ordre du langagier, du déclaratif (littéralement, professer, c'est porter en avant la parole). Ce sens a quelque chose à voir avec celui du terme anglais calling (vocation) ou du terme allemand Beruf (métier et vocation) (…) Dans le second sens, défini comme « occupation par laquelle on gagne sa vie », la profession de quelqu'un est son activité rémunérée, quelle qu'elle soit. (…) La profession (sens 2) est le travail que l'on fait dès lors qu'il permet de vivre grâce à un revenu. (…) Dans le troisième sens, défini comme « ensemble des personnes exerçant le même métier », le sens du terme profession est proche de celui de corporation ou de groupe professionnel désignant l'ensemble de ceux qui ont le même « nom de métier » ou le même statut professionnel. (…)Cette polysémie est évidemment favorable à toutes les manipulations symboliques. [2] Pour le redire d'une autre façon, la profession est donc une réalité triple : - autour d'un axe identitaire, subjectif, affirmation du partage d'une certaine vision du rapport au travail, de ces missions et de son sens ; - autour d'un axe économique, objectif, celle de l'activité productrice de revenu ; - autour d'un axe social, collectif, celle de l'appartenance à un groupe défini par un savoir faire commun. Signifier ainsi les choses, c'est marquer d'emblée que les discours, qui ne peuvent simultanément embrasser ces trois dimensions, privilégieront tel ou tel axe pour mettre en perspective la réalité des professions. La centration du regard selon ces trois axes se retrouve, peu ou prou, dans les modalités d'analyses sociologiques des professions que nous évoquerons ensuite. Ils ne manquent pas, logiquement, de préciser ce qui constitue à leurs yeux le triple enjeu des professions : Les professions représentent des formes historiques d'organisation sociale, de catégorisation des activités de travail qui constituent des enjeux politiques, inséparables de la question des rapports entre l'Etat et les individus, question désignée traditionnellement, depuis Durkheim, en sociologie, comme celle des « groupes intermédiaires ». Les professions sont aussi des formes historiques d'accomplissement de soi, des cadres d'identification subjective et d'expression des valeurs d'ordre éthique ayant des significations culturelles. L'origine religieuse du terme « profession » pose aux sociologues les questions du sens subjectif des activités de travail, de la dynamique des cultures professionnelles et des formes d'individualités qui constituent, depuis Max Weber, les préoccupations centrales de la sociologie. Les professions sont, enfin, des formes historiques de coalitions d'acteurs qui défendent leurs intérêts en essayant d'assurer et de maintenir une fermeture de leur marché du travail, un monopole pour leur activité, une clientèle assurée pour leur service, un emploi stable et une rémunération élevée, une reconnaissance de leur expertise. Cet enjeu économique pose la question de la compatibilité entre profession et marché et, au-delà, celle de l'avenir des professions dans une économie de marché de plus en plus rationalisée et mondialisée. [3] Les professions sont donc, dans cette perspective, des formes historiques, contingentes et changeantes, de légitimité, d'accomplissement personnel et de coalition d'acteurs. Il n'y a, en conséquence, de stabilité pour une profession qu'à savoir constamment adapter son noyau et ses contours identitaires, en maintenant une différenciation concurrentielle suffisante vis-à-vis des professions ou des activités proches, dans une dynamique de légitimation et de monopôle recherchées. Aucune activité professionnelle n'est ainsi gravée dans le marbre, sinon celui de sa stèle funèbre.

L'approche sociologique des professions

Avec l'avènement de la sociologie moderne, notamment à partir de Durkheim en France, à la fin du dix neuvième siècle, il s'est agi de décrire les réalités, dont celle du travail, de façon non plus normative, mais analytique. Loin de construire une philosophie de l'Histoire, les sociologues ont le projet de l'intelligibilité de l'existence et des trajectoires des groupes professionnels qu'ils observent. Leurs théorisations sont des instruments de cohérence logique, à visée opératoire, pour analyser les réalités empiriques. Cela constitue une sorte de science à posteriori des contingences qui forment une société à un moment donné. Les phénomènes collectifs sont alors analysés à travers de modèles de compréhension inductifs à partir d'une collecte d'informations et de formulations considérées comme significatives de la réalité prise en compte. Le triple versant objectif, subjectif et collectif ; et le triple enjeu social, identitaire et économique vont se retrouver ainsi tour à tour valorisés dans l'approche sociologique des professions, au fil de courants que nous allons évoquer maintenant. - 1- L'approche fonctionnaliste des professions Les auteurs de ce courant de la sociologie anglo-saxonne du travail se retrouvent pour interroger - Le développement, la restauration et l'organisation des professions (qui) sont au cœur du développement des sociétés modernes - car elles assurent une fonction essentielle : la cohésion sociale et morale du système sociale - Et représente, de ce fait, une alternative à la domination du monde des affaires, du capitalisme concurrentiel et de la lutte des classes. [4] Carr-Saunders et Wilson, en 1933, dans leur livre The professions, étudient les activités de services organisées sous formes d'associations professionnelles volontaires et reconnues légalement. Ils font une chronique ordonnée des professions anglaises. A titre d'exemple, je retiens succinctement ce que Dubar et Tripier reprennent de leurs travaux sur la profession infirmière. Le schéma qu'ils dégagent à propos des infirmières est assez général et sa structure vaut probablement dans bien des cas. Je cite Dubar et Tripier : Dès lors que les hôpitaux publics se développent, une offre de soins infirmiers comme service marchand émerge et nécessite une demande de personnes qualifiées et organisées en tant que telles. Leurs services, pas plus que ceux des médecins, ne peuvent être confiés au marché concurrentiel libre sous peines de catastrophes (morts de clients mal soignés). Il faut donc que les clients et l'Etat qui les représente puissent s'assurer de la compétence juridique (attestée par un diplôme) des offreurs de service de soin. Lorsque le contrôle de la compétence est assuré par les professionnels eux même, sur la base d'une certification attestant de la maîtrise d'une technique spécialisée, on est clairement dans le cadre « associatif » de la profession, version anglaise du modèle de la confrérie. [5] En reprenant les propos de Carr-Saunders et Wilson, nous arrivons à une modélisation où « les professions impliquent une technique intellectuelle spécialisée, acquise au moyen d'une formation prolongée et formalisée et permettant de rendre un service efficace à la communauté » [6] Parsons essaie d'affiner la réflexion de ses collègues anglais en examinant la situation aux Etats-Unis à la veille des années quarante. Pour Dubar et Tripier, cet auteur dégage trois traits professionnels. - Le premier trait professionnel pertinent semble être celui qui oppose le professionnal qui rend des « services performants à des patients ou à des clients » (clients) au businessman qui est « engagé dans la poursuite de son profit personnel » en vendant des produits à des consommateurs (customers). (…) Ce qui caractérise le professionnalisme, c'est qu'il se réfère à la légitimité scientifique qui est universelle. (…) - Le second trait, plus pertinent parce que plus distinctif, concerne l'autorité professionnelle, qui constitue une « structure sociologique particulière » en tant qu'elle est fondée sur une « compétence technique dans un domaine défini et particulier », dans un champ de connaissance et de qualification clairement délimité qui fait que le professionnel n'a d'autorité que dans ces étroites limites (…) la spécificité fonctionnelle d'une activité. - Le troisième trait concerne la neutralité affective (…) Joint au dernier trait considéré comme essentiel - l'orientation vers la collectivité - il caractérise ce qui fait la relation contractuelle de type professionnel par rapport à la relation commerciale ou administrative : elle n'est pas orientée vers le profit pour soi même (…) ni pour le respect d'un règle anonyme, mais vers la satisfaction d'un client par les ressources de valeurs interpersonnelles comme l'avancement de la science, le perfectionnement technique ou la compétence juridique. C'est ce denier trait qui différencie, pour Parsons, le travail du professionnel (…) l'application de la science aux besoins de l'homme. [7] Il semble alors qu'un large accord se fasse, parmi les sociologues fonctionnalistes, sur « type-idéal » combinant deux traits principaux : la compétence, techniquement et scientifiquement fondée, et l'acceptation d'un code éthique commun. A la suite de ces travaux, certains continuateurs de la sociologie fonctionnalistes, comme Wilensky, en 1964, ont pu définir le mouvement de professionnalisation d'une occupation qui doit alors acquérir successivement six caractéristiques : - Etre exercée à plein temps ; - Comporter des règles d'activité ; - Comprendre une formation et des écoles spécialisées ; - Posséder des organisations professionnelles ; - Comporter une protection légale du monopole ; - Avoir établi un code de déontologie. [8] Au terme de ce détour par une modélisation qui doit (ou qui dépend) beaucoup au monde anglo-saxon, force est de constater que les professions paramédicales, qui sont au cœur de ce travail de recherche, semblent néanmoins correspondre à la définition d'une profession au sens fonctionnaliste du terme. Assises techniques et scientifiques, formation spécialisée, protection juridique du monopole, associations professionnelles et déontologie professionnelle, tout semble réunis pour les assembler et les opposer dans le champ de la professionnalité. Mais nous y reviendrons. - 2- L'approche interactionniste Une fois posée l'objectivité du statut professionnel, il s'agit également d'en interroger la subjectivation et la particularisation chez ses acteurs et dans les contextes des réalités d'exercice. C'est à cet examen que la sociologie interactionniste s'est plus particulièrement attachée. Il s'agit alors de rompre avec les rhétoriques normatives et les stéréotypes professionnels pour découvrir la réalité des processus subjectivement signifiants et des dynamiques d'interactions avec les autres, entre les différentes professions, certes, mais aussi à l'intérieur de chacune d'elle. Hughes, le premier, énonce que l'activité professionnelle de n'importe qui doit être étudiée comme un processus non seulement biographique, mais également identitaire. Il dégage quatre principes fondateurs que Dubar et Tripier ont synthétisés : - 1. Les groupes professionnels (occupational groups) sont des processus d'interactions qui conduisent les membres d'une même activité de travail à s'auto-organiser, à défendre leur autonomie et leur territoire et à se protéger de la concurrence ; - 2. La vie professionnelle est un processus biographique qui construit les identités tout au long du déroulement du cycle de vie, depuis l'entrée en activité jusqu'à la retraite, en passant par les tournants de la vie (turning points) ; - 3. Les processus biographiques et les mécanismes d'interactions sont dans une relation d'interdépendance : la dynamique d'un groupe professionnel dépend des trajectoires biographiques (careers) de ses membres, elles-mêmes influencées par les interactions existant entre eux et avec l'environnement ; - 4. Les groupes professionnels cherchent à se faire reconnaître par leurs partenaires en développant des rhétoriques professionnelles et en recherchant des protections légales. Certains y parviennent mieux que d'autres, grâce à leur position dans la division morale du travail et à leur capacité à se coaliser. Mais tous aspirent à obtenir un statut protecteur. [9] La « conversion professionnelle » implique surtout d' (…) apprendre à gérer ce décalage entre les « modèles professionnels » théoriques et un peu sacré (saintly models) et les « réalités professionnelles » faites de sales boulots (durty works), de pratiques très « terre à terre » et de controverses, débats, divisions parmi le groupe professionnel « qui est segmenté en autant de sous-groupes qu'il existe de type de pratiques, de spécialités. [10] Pour rendre compte du jeu constant entre les professions et au sein de celles-ci, les sociologues interactionnistes ont également isolé plusieurs concepts. Hughes évoque à ce titre licence (autorisation d'exercer) et mandate (obligation de mission), notamment pour rendre compte de la distinction anglo-saxonne entre professions et occupations. Selon Hughes, tout emploi (occupations) entraîne une revendication, de la part de chacun, d'être autorisé (Licence) à exercer certaines activités que d'autres ne pourront pas exercer, à s'assurer d'une certaine sécurité d'emploi en limitant la concurrence ; une fois cette autorisation acquise, chacun cherche à revendiquer une mission (mandate), de manière à « fixer ce qui la conduites spécifique des autres à l'égard des domaines (matters) concernés par son travail » (…) De ce fait licence et mandate sont l'objet de conflits, de luttes politiques entre groupes professionnels en compétition pour la protection et la valorisation de leurs emplois. [11] Cependant, loin de n'envisager que les rapports des professions entre elles, la vision interactionniste des professions met en question l'identité professionnelle collective. A. Strauss tout particulièrement développe une réflexion sur les « segments professionnels ». En effet (…) son point de départ n'est pas l'unité communautaire d'une profession, mais au contraire les « conflit d'intérêts et de changements ». Il ne définit pas une profession comme « le partage d'une même identité ou de valeurs communes » mais comme un conglomérat de segments en compétition et en restructuration continue. (…) Au-delà des rhétoriques professionnelles stéréotypées (soigner les malades), certains se consacrent avant tout à la thérapeutique, d'autres à la prévention, d'autres à la recherche…De plus, chaque nouvelle spécialité cherche à se faire une place, à se distinguer des anciennes et à argumenter son efficacité. De ce fait, des processus de segmentation sont toujours à l'œuvre qui amènent la confrontation et parfois l'affrontement des « définitions différentes des activités de travail ». [12] En partant d'une étude sur les hôpitaux psychiatriques, Strauss découvre que : l' organisation (…) peut être conçue comme un ordre négocié entre tous les corps professionnels qui le composent, y compris celui des patients qu'il reçoit. (…) La dynamique de ces relations produit des « ordres négociés » qui sont contingents et liés aux configurations d'acteurs et à l'organisation des tâches. [13] Certes, en se référant aux pratiques observés dans les pays de tradition anglo-saxonnes, il est intéressant de noter que, parmi les exemples les plus significatifs qui viennent étayer les thèses de la sociologie interactionniste, beaucoup d'illustrations d'interactions « intra » et « inter » professionnelles viennent du monde de la santé. Au-delà des prescriptions identitaires nombreuses qui réglementent et délimitent ces métiers du soin, il y a la place d'un jeu de compréhension, d'application, et donc d'interprétation, des rôles professionnels où sont, de manière quasi insécable, à l'œuvre des composantes personnelles, institutionnelles, politiques, corporatistes, etc...

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Regards sociologiques sur la notion de profession

[1Claude Dubar, Pierre Tripier, « sociologie des professions », Armand Colin, Paris, 1998, 256 pages

[2Ibid, pp 10-11

[3Ibid, pp 13-14

[4Ibid, p 67

[5Ibid, p 79

[6Ibid, cité p 80

[7Ibid, pp 82-83

[8Ibid, p 90

[9Ibid, p 96

[10Ibid, p 102

[11Ibid, p 104

[12Ibid, p 106

[13Ibid, pp 108-109


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