Tutorat : du don au contre-don

vendredi 17 novembre 2017, par Benjamin Julian-Michel

A l’occasion des 72ème Journées nationales d’études du CEFIEC, qui se sont déroulés à Arles en juin 2017, Alain Baudrit, professeur d’université en sciences de l’éducation est venu questionner les professionnels de la formation sur la réciprocité de la relation tutorale.

Le tutorat est une notion essentielle dans le cadre des études actuelles menant au diplôme d’état d’infirmier. De nombreuses formations sont mises en place pour former des infirmiers tuteurs. La plupart de ces formations vont questionner et mettre en avant le travail attendu du tuteur vers les étudiants en soins infirmiers. Néanmoins il apparait également des bénéfices à être tuteur d’après Alain Baudrit

D’une asymétrie à un don - contre don hybride

Le terme tuteur renvoie dans l’étymologie latine à « protéger », « s’occuper de... », « prendre soin de... ». Il apparait donc dans le choix sémantique une volonté de mise en avant de l’importance d’une conduite pro-sociale dans la relation de tutorat, ce que Paul (2009) nomme « don de sollicitude ». Cela fait forcément penser en tant que soignant à des notions telles que la relation d’aide, théorisée notamment par Carl Rogers. Cela met donc en avant l’empathie relative à la posture de tuteur ainsi que les différents piliers Rogeriens (considération positive inconditionnelle, congruence,...). Cependant toute relation d’apprentissage met en avant une « nécessaire asymétrie » pour citer Alain Baudrit. En effet l’apprentissage même entre pairs n’est possible que si un pair possède un savoir que son pair n’a pas.

Les difficultés du tutoré provenant de la congruence cognitive

Dans le tutorat nous retrouvons cette asymétrie dans les savoirs du tuteur qui sont, de par son expérience, aussi bien sur les bancs des IFSI que professionnelle, plus avancés que ceux du tutoré. Nous sommes donc potentiellement face à un paradoxe entre relation d’aide et asymétrie des savoirs. Cela a été résumé par Moust en 1993 sous le terme de congruence cognitive. Selon Alain Baudrit citant Moust, la congruence cognitive exprime la sensibilité que manifeste le tuteur pour les difficultés que pourraient rencontrées le tutoré. Cela s’expose par l’addition suivante : congruence sociale + expertise = congruence cognitive. Le tuteur a donc pour « mission » de comprendre, dans la relation qu’il a avec le tutoré, ses difficultés pour pouvoir le guider dans des apprentissages lui permettant de les surmonter. Il y a donc une notion de don du tuteur au tutoré.

Mauss (2008/1923-1924) a mis en avant la notion de contre-don comme élément essentiel au don. Quid dans cette situation du contre-don ? Alain BAUDRIT parle alors des « salaires symboliques » en citant Ferrand -Bechmann(2013, p.24) que sont la reconnaissance ou la gratitude exprimée par le tutoré à l’encontre de son tuteur. Néanmoins il est mis en avant la notion de décalage dans le temps de ce salaire symbolique. Nous sommes donc ici face à un don et contre-don hybride de par la différence entre les éléments échangés : la guidance dans les apprentissages en échange de sentiments et d’émotions. C’est ici le premier parallèle fait entre la relation tutorale et la notion de don contre-don.

Effet-tutoré et Effet-tuteur

La relation tutorale a différents objectifs mais un principal : que le tuteur s’efface progressivement dans la pratique du tutoré afin de favoriser une autonomie des pratiques (Rogoff, 1986). Cela passe donc par une guidance individuelle s’appuyant, comme nous le disions précédemment, sur un échange entre le tuteur et le tutoré prenant pour support une guidance dans les apprentissages. Cela met donc en avant ce qui est appelé dans l’exposé d’Alain Baudrit l’effet-tutoré, c’est-à-dire « les acquisitions ou les apprentissages réalisés par la personne aidée lors de l’intervention tutorale ».

Quid alors du contre-don ? Pour Alain Baudrit, cela ne se situe pas dans l’attente des émotions et sentiments du tutoré comme précédemment, mais est propre au tuteur. En effet dans l’accompagnement du tutoré, le tuteur va être amené à expliciter sa pratique, à l’argumenter et à la documenter. Filippaki(et al, 2011) met en avant la nécessité « d’expliquer comment s’y prendre » plus que de « guider dans l’action ». Et c’est là une des difficultés pour le tuteur, la remise en question permanente par les étudiants en soins infirmiers pour comprendre. Et la richesse est aussi là pour les tuteurs. De par ce processus d’explicitation et de remise en question nous pouvons voir sur le terrain des pratiques évoluées et mises à jour, si tant est que les supports théoriques utilisés par les étudiants en santé soient à jour... Et c’est là pour Alain Baudrit qu’existe l’effet-tuteur, c’est-à-dire "les acquisitions ou les apprentissages effectués par la personne aidante suite à la même intervention tutorale ‘’.

Ici encore nous sommes face à la théorie de l’anthropologue Marcel Mauss : un don pour le tutoré appelé « effet-tutoré » et un contre-don pour le tuteur appelé « effet-tuteur » et ceux dans une même unité de temps, ici une intervention tutorale. Là ou le tuteur donne de soi pour accompagner le tutoré dans ses apprentissages, le tutoré met le tuteur en situation de progrès en lui permettant d’approfondir ses connaissances.

De la richesse d’une formation par les pairs

Le tuteur, bien que formé, nous venons de le voir, est aussi finalement dans une situation d’apprentissage perpétuel. Mais ce qui le caractérise dans la formation en soins infirmiers actuels, c’est qu’il est aussi passé par une formation en IFSI et qu’il a potentiellement était confronté aux mêmes difficultés que le tutoré. Cela va donc favoriser l’aspect empathique de la relation tutorale par une meilleure compréhension des difficultés de l’étudiant.

De plus, de par cette « lignée » commune, le tuteur, d’après Alain Baudrit, peut être considéré comme un « ami critique ». Si tant est que la critique soit constructive et non pure jugement. Il adopte alors selon De Ketele(2007, P. 5) un rôle d’allié dans une posture de questionnement. La critique est ici positionnée comme apte à faire évoluer une situation et manifeste alors une efficacité pratique conformément à la définition du Larousse. Nous sommes donc ici dans un objectif clair de progression du tutoré pour l’accompagner dans sa pratique future de l’exercice infirmier.

Alain Baudrit a conclu son intervention en citant un proverbe maori cité par Mauss : « Donne autant que tu prends et tout ira bien ». Cela résume bien, selon moi, le contenu propre de l’exposé d’Alain Baudrit. Le tutorat n’est pas un don à sens unique du tuteur vers le tutoré : il est aussi source de valorisation du tuteur dans les yeux du tutoré mais également source d’apprentissage du tuteur sur ses pratiques. Si tant est que le temps soit permis au tuteur dans les organisations actuelles pour accompagner dans cette relation duelle les étudiants et pour permettre au tuteur la prise de recul nécessaire à toutes situations d’apprentissages.

Pour aller plus loin

BAUDRIT A., 2014, La Relation d’aide dans les organisations, De BOECK

MENAUT H., 2013, Tutorat et formations paramédicales, De BOECK

MAUSS M. 2008, Essai sur le don. PUF Quadrige, 11ème édition

Benjamin Julian
Cadre de Santé
IFSI Alès-en-Cévennes
bjulian@ch-ales.fr


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