Lire à l’ère du numérique, une nouvelle économie en institut de formation paramédicale

mercredi 20 mars 2019, par Christine Paillard

Les usages de la lecture, dans un contexte ludique comme en formation professionnelle, font l’objet d’une migration du papier vers le numérique. Une nouvelle industrie propose ainsi une offre souvent peu économique. Mais pour les étudiants, le recours au livre d’occasion peut représenter une alternative intéressante pour cheminer dans l’écriture soignante.

La formation des professionnels paramédicaux, outre ses aspects techniques, ses mises en situation sur le terrain ou les sessions de simulation, fait appel à des savoirs théoriques basés sur l’écrit. Mais il y a différentes façons, aujourd’hui, d’aborder la littérature.

Un peu d’histoire

Dans l’histoire de l’écriture, la première révolution est le passage du rouleau (Volumen) au codex qui relie des feuilles de papyrus, de parchemin. Puis, vient l’ère de l’imprimerie (aux environs de 1454) où Johannes Gutenberg publie le premier livre (la Bible en l’occurrence) en plusieurs exemplaires. Cela a permis, au fil des siècles, la démocratisation des connaissances, des savoirs et, il faut le dire, le moyen de s’émanciper des dominations politiques.

Dans notre histoire moderne et informatique, il y a eu le projet Gutenberg (1971, par, Michael Hart) visant à numériser un grand nombre de livres pour créer une bibliothèque virtuelle en libre accès. Cette initiative a contribué, avec Internet, à une large diffusion de livres numérisés. Le Web s’est emparé d’une manne économique avec ces nouveaux livres, les Ebooks, avec des plateformes payantes. Depuis 2004, Google Books s’installe dans ce paysage culturel et numérique en annonçant la couleur commerciale de son projet.

Les bons comptes de l’industrie du livre numérique

L’industrie du livre est en constante évolution et interroge tout le circuit du livre (auteur, distribution, diffusion…). Des éditeurs, comme Elsevier-Masson tentent de potentialiser cette ère électronique en numérisant des livres, des articles, et, au passage assurer leur chiffre d’affaire en exagérant les prix de vente. Par exemple, sur leur plateforme commerciale (EMconsulte), un article disponible en PDF est vendu 30€ pour 5 pages, alors que d’autres éditeurs proposent pour le même tarif un dossier complet... Un livre papier coûte en moyenne 20 euros et un Ebooks souvent moins cher (15 euros en moyenne)... Les ebooks nécessitent une technique adaptée pour les lire mais doivent aussi correspondre au budget estudiantin. L’utilisation des tablettes peut favoriser les apprentissages informationnels à partir du moment où le cadre pédagogique (avec une salle informatique, un accès Internet, des enseignants…) le permet, et quand notre compte bancaire permet de s’orienter vers des modèles intelligents, voire autonomes...

L’offre numérique sur le marché éditorial est assez exponentielle. En 2017, Selon le Syndicat national de l’édition, “ le chiffre d’affaires de l’édition numérique française s’établit à 202 millions d’euros, affichant une progression de 9,8 % par rapport à l’année précédente. En augmentation régulière, le chiffre d’affaires total des éditeurs s’établit désormais à 7,6 %”. Ce paysage technique pose des questions juridiques, ainsi que bibliothéconomiques.

Le livre et la médiation

Il nécessite en effet des interventions professionnelles (bibliothécaires-documentalistes) pour donner du sens à une information déployée dans l’espace numérique éditorial international. Pour les étudiants en soins infirmiers, la médiation est le prolongement des apprentissages dans l’espace documentaire des instituts de formation paramédicaux mais également des bibliothèques universitaires. Comme le souligne X. Galaup, “la médiation consiste à favoriser l’appropriation des contenus par leur destinataire, c’est-à-dire mettre en relation des usagers avec les contenus qu’ils cherchent, voire à leur faire découvrir l’inattendu”. La médiation comprend la prise en compte des moyens alloués pour offrir aux usagers des ressources actualisées, pertinentes, hiérarchisées, en prenant soin de développer des compétences informationnelles favorisant l’autonomie documentaire.

Développer l’esprit critique en IFSI dans un contexte juridique

Il est important de mentionner l’importance de développer l’esprit critique et numérique des étudiants par les professionnels des métiers du livre qui gèrent, négocient, diffusent et valorisent des savoirs académiques dans un contexte juridique complexe. Le livre numérique, comme le livre numérisé, peut-il être téléchargé, communiqué, bridé ? La loi Hadopi (Haute autorité pour la diffusion des œuvres et la protection des droits sur Internet, 2009), qui a remplacé la loi DADSVI (2006), intervient dans le champ des droits d’auteurs, de la propriété intellectuelle, des ressources audiovisuelles (téléchargement dans les peer to peer) ou des fichiers numériques. Les DRM (Digital Restrictions Management) sont par exemple utilisés pour protéger une œuvre numérique sous copyright, apposé sur les ebooks, CDs, DVDs dans le but d’empêcher, par exemple, leur copie ou encore leur utilisation sur plusieurs supports.

Des applications-Ebooks ou des livres d’occasion ?

Je suis allée à la rencontre de Frédéric Pousset, fondateur de Sètes Editions, qui propose des petits livres numériques. Dans le domaine sanitaire et social, cet éditeur mise sur les applis e-books pour créer de nouveaux ouvrages. Ses applications Total stages proposent une interactivité utile pour les révisions (Quiz). Une directrice de collection, Marielle Boissart, assure la crédibilité académique du contenu. Le risque pour l’éditeur est de perdre l’information téléchargée mais il souligne que le petit prix n’encourage pas forcément à partager trop vite les fichiers. L’appli devient même un objet personnel...

Dans le secteur paramédical d’autre part, les e-books sont souvent des livres numérisés. Ils sont boudés par les étudiants qui préfèrent se laisser tenter par une édition d’occasion, plus pratique et moins chère. Internet permet en effet de trouver de plus en plus de plateformes proposant des ouvrages d’occasion favorisant ainsi une lecture légale à moindre coût. L’apparition des sites de revente et des marketplaces en ligne depuis les années 2000 rend compte d’un besoin florissant et quelque peu justifié. Il s’agit ici de relier l’apprentissage au regard d’une économie restreinte et du temps qui se réduit aux partiels, pendant trois ans. Les livres de formation professionnelle ne sont pas des documents que l’on va conserver à vie. Des étudiants organisent même des bourses aux livres, pratiquent des échangesou des dons après leurs études. Et même si la fin du livre est parfois annoncée, son heure de décès ne viendra pas aussi vite que prévu, bien qu’il y ait une crise du milieu éditorial.

Est-ce la mort du livre ?

Il y a des comportements, des moyens, des pratiques, des habitudes, des réseaux qui nuancent plusieurs réponses sur le thème de la mort du livre. Les étudiants ne se contentent pas toujours de lire, car annoter demeure un fait constant dans le cadre de l’appropriation des savoirs. Bien que les liseuses ou tablettes soient intelligentes et permettent d’annoter, elles proposent un dictionnaire intégré….Mais gribouiller demeure d’actualité. D’ailleurs, en bibliothèque, nous constatons souvent des gribouillages, des surlignages… Les livres de deuxième main ont donc encore de beaux jours devant eux.

Les usages des étudiants de l’IFSI de Nanterre

Les étudiants infirmiers nanterriens font quant à eux un usage plutôt mixte (enquête de satisfaction menée à l’IFSI de Nanterre). Ils lisent des articles sur smartphone, ordinateur, tablettes mais apprécient les livres en poche. Néanmoins, il est fort intéressant de voir les évolutions numériques dans le domaine de la lecture pour définir son propre espace de consommation cognitive, en faisant clairement connaître ses besoins aux documentalistes. Les étudiants ne devraient pas se laisser intimider par les offres alléchantes visant une simple marchandisation du papier numérisé, sans demander conseils aux libraires ou aux bibliothécaires qui interagissent aussi dans un contexte pédagogique et visent le moindre coût.

Dans le cadre universitaire enfin, l’expression numérique des savoirs s’organise avec des bases de données payantes pour accéder aux bouquets électroniques des éditeurs interdisciplinaires (Cairn, IMGT…). Les bases de données signalent du contenu, des documents numérisés parfois téléchargeables en PDF ou consultables en ligne. Le coeur de métier des documentalistes consiste ici en l’accessibilité à l’information dans un contexte de service public.

De nouveaux outils pour cheminer dans l’écriture soignante

Les étudiants ne savent pas toujours choisir le support, le format le plus adapté pour les révisions ou pour le mémoire de fin d’études. Tentés par la lecture tablette, ils se tournent le plus souvent vers des ouvrages d’occasion. Les e-books sont plutôt lus par chapitre, téléchargés de façon fragmentaire et sur un mode aléatoire. La construction de leur raisonnement échappe ainsi à la contrainte que représente la lecture complète d’une oeuvre. Néanmoins, ils produisent une documentation tertiaire en produisant des abstracts. Les projets pédagogiques mis en oeuvre favorisent la lecture mais orientent également le cheminement cognitif des apprenants. Dans une nouvelle logique, et avec peu de moyens, il reste la possibilité à l’équipe pédagogique d’instaurer un climat de classe inversée en lien avec l’auto-édition. Ce secteur pourrait favoriser la prise en main des apprentissages en révisant autrement. Des applis permettent aujourd’hui de rédiger en collaborant et d’être créatif. Pourquoi ne pas s’approprier de ces nouveaux outils pour cheminer dans l’écriture soignante ?

Christine Paillard
Lexicographe
Ingénieur pédagogique
christinepaillard@gmail.com


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