L’enjeu de la fonction tutorale vu par le prisme de l’étudiant

vendredi 6 août 2021, par Isabelle Bayle

Le tutorat est un outil de choix qui permet aux apprenants d’acquérir les fondamentaux de leur professionnalisation. Dans une série d’article qu’elle a élaborés il y a quelques mois, notre collègue Isabelle Bayle avait traité le sujet par le triple prisme des étudiants, des soignants et des cadres de santé. Nous avons repris celui qui donnait la parole aux étudiants en y ajoutant des commentaires d’actualité.

Les formations paramédicales font évoluer leurs pratiques. Ainsi trois axes peuvent s’envisager, concernant les directeurs de soins d’une part, les encadrants et apprenants ensuite et enfin le projet de formation des apprenants en lien avec les apprentissages spécifiques. Le développement des compétences dans un agir situationnel, associé à l’analyse des pratiques professionnelles, structurent l’ingénierie de formation et contribuent à la construction de l’identité professionnelle.

L’approche des étudiants : entre stratégie d’apprenants et construction professionnelle

Les étudiants soignants sont les principaux acteurs du dispositif tutoral. Ce sont eux qui le font vivre. Ils animent ainsi les sources de questionnement et d’innovation de la part des professionnels qui vont accompagner le développement de leurs compétences et la construction de leur identité professionnelle. C’est, de ce fait, une richesse partagée dans une relation gagnant-gagnant pour tous les acteurs. Ainsi, dans un monde idéal, chacun devrait être en capacité d’accepter de se laisser altérer par l’autre dans une relation d’égal à égal. Etudiants et professionnels ont tous développé des ressources complémentaires dans leurs expériences de vie qu’ils vont pouvoir ensemble mettre au service de la prise en soins des usagers. Mais est-ce toujours le cas ? Chacun, en fonction de ses attentes, est-il prêt à construire quelque chose avec l’autre dans un souci de découverte, de transmission, ou tout simplement dans la rencontre humaine d’une personne ?

Ces questions sont essentielles dans le cadre de la construction d’un parcours pédagogique en alternance comme celui des étudiants paramédicaux. Avec des apprenants qui sont de moins en moins enclins à se « laisser altérer » par le sachant - la génération Z a déjà tout appris via les réseaux sociaux lorsqu’elle débarque sur les terrains de stages notamment -, la co-construction s’avère souvent aléatoire. L’exemple le plus frappant est leur résistance à se plier à la vaccination contre le COVID-19, pour la majorité d’entre eux, alors que la plupart des soignants militent pour que cette vaccination soit généralisée. Mais la récente Loi qui renforce le champ du pass sanitaire et que le Conseil constitutionnel vient de valider va clore rapidement les débats à ce sujet.

Lorsque les soignants participent au processus de professionnalisation...

La situation clinique est un espace de formation indéniable pour les étudiants. Tous reconnaissent que le stage leur permet de mettre des images sur des mots, qui plus est quand un soignant leur consacre du temps et travaille en partenariat avec eux. La réflexion menée en cours d’activité permet de donner du sens aux gestes effectués. Les étudiants apprécient lorsque les soignants les associent aux soins et leur confient des actes professionnels. Ils notent que le questionnement demande plus d’implication et oblige à s’interroger et à réfléchir à son soin. Ils gardent en mémoire la situation et peuvent la remobiliser vers d’autres patients.

...ou quand ils y participent peu, ou pas du tout.

L’apprentissage des gestes professionnels reste toujours une priorité. Majoritairement, les étudiants réalisent les gestes commandés par les soignants, en lien avec leur niveau de formation. Souvent, ils agissent seuls sans retour sur l’activité réalisée. Ils se construisent ainsi eux-mêmes leur référentiel d’actes. Juste une petite remarque sur ce point souvent relaté par les apprenants. Faire attention à ce que les professionnels restent cohérents avec les démarches qu’ils entreprennent. L’étudiant ne doit pas devenir la victime de leur manque de temps et d’organisation. Il semble en effet incompréhensible de faire confiance à une personne pendant trois ou quatre semaines, sans rien dire, et au moment de l’évaluation la sanctionner sous prétexte de ne pas avoir pris le temps de contrôler !!!

Cette situation n’est malheureusement pas rare dans le contexte actuel - hors crise sanitaire - qui génère des surcharge de travail, des tensions et une qualité de vie au travail souvent approximative, pour ne pas dire pire, pour les professionnels qui doivent assurer le tutorat des étudiants. Certaines voix demandent aujourd’hui que cette fonction soit professionnalisée mais encore faudrait-il que les effectifs soignants soient suffisants pour y parvenir. Et nous doutons que les mesures du Ségur de la Santé soient susceptibles de créer une marge en ressources humaines pertinente à cet égard.

L’importance du dialogue, pré-requis de la réflexivité

Les apprenants mettent généralement en avant, quand le dispositif existe, la complémentarité des approches entre le terrain de stage et l’approche pédagogique des cadres de santé formateurs. Les rencontres organisées autour des démarches de réflexivité permettent une clarification des choix réalisés en situation de travail. C’est un temps formateur très apprécié de chacun des acteurs et plus particulièrement des étudiants. Au cours de ce moment, le soignant décode les protocoles et donne sa lecture de la situation en décrivant la manière dont il aurait agi. L’étudiant, lui, se permet d’interroger, de manifester des incompréhensions. Il compare la commande du départ avec ce qu’il a fait et ce que l’on attendait de lui. Il utilise sa place d’apprenant pour comprendre les choix proposés par le soignant, qui ne correspondent pas forcément aux siens. Un réel dialogue se constitue ainsi permettant à chacun d’enrichir sa réflexion.

Mais il s’avère que le dialogue a de plus en plus de mal à passer entre les deux parties. Parfois, comme évoqué plus haut, par manque d’intérêt de la part des étudiants, parfois à cause d’une disponibilité très relative des tuteurs. Mais il faut dire aussi que les étudiants des années 2020 et qu’ils sont nombreux à rencontrer des difficultés économiques. Et la crise sanitaire n’a fait qu’aggraver la situation.

Une deuxième chance, l’alternance intégrative

Lorsque cela n’est pas possible durant le stage, les étudiants adoptent une autre stratégie et préfèrent en discuter lors de thèmes de travail avec les formateurs de l’I.F.S.I. leurs collègues. Il est vraiment dommage que les soignants laissent passer cette opportunité de formation. Le fait de décoder les modes opératoires d’une activité professionnelle permet à l’étudiant d’identifier les invariants et les aléas du soin réalisé. C’est un élément incontournable à la construction professionnelle, loin de la reproduction et de l’imitation. Aux dires des étudiants il y a encore un long chemin à construire. Heureusement, l’alternance intégrative permet de donner de la lisibilité à l’activité soignante, notamment lorsqu’elle est reprise en analyse de pratiques par les cadres de santé formateurs. C’est donc bien dans une démarche de partenariat que la formation se déroule. Il est important pour les professionnels d’œuvrer dans la complémentarité et non dans la concurrence. L’enjeu est de taille, car il concerne la formation de nos pairs de demain.

Isabelle Bayle
Directrice IFSI-IFAS, CH de Saverne et CH de Sarrebourg,
Docteur en Sciences de l’éducation.
isabelle.bayle@gmail.com


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