L’enjeu de la fonction tutorale vu par le cadre formateur

mercredi 15 septembre 2021, par Isabelle Bayle

Les nouveaux processus d’apprentissage sont sensés permettre aux étudiants de mieux assimiler les savoirs et les gestes inhérents à une profession paramédicale, dans un contexte législatif et institutionnel changeant. Le tutorat revêt alors une importance certaine pour permettre aux apprenants d’acquérir les fondamentaux de leur professionnalisation. Après avoir traité le sujet selon les prismes, respectivement, des étudiants et des tuteurs, Isabelle Bayle a clos ce dossier en appréhendant la thématique du côté des cadres formateurs. Nous avons amendé ses réflexions en lien avec les récentes évolutions.

Le troisième axe de notre dossier relatif au processus de tutorat concerne le projet de formation des apprenants en lien avec les apprentissages spécifiques. Le développement des compétences dans un agir situationnel associé à l’analyse des pratiques professionnelles structure l’ingénierie de formation et contribue à la construction de l’identité professionnelle.

Le travail des cadres de santé formateurs : entre décodage des pratiques infirmières et accompagnement des équipes soignantes

Pour les cadres de santé formateurs, la logique de formation prévaut sur la logique de production. Les dispositifs pédagogiques s’articulent autour de l’idée qu’"Il faut que les étudiants croisent ce qu’ils voient dans leur cours et ce qu’ils ont vu sur le terrain durant leur stage. Le questionnement des pratiques professionnelles observées et/ou pratiquées par l’apprenant est essentiel à la construction identitaire du futur professionnel. Donner du sens aux actes exercés permet de gagner en performance et en efficience dans son activité quotidienne. Les axes pédagogiques allient à la fois l’apport de savoirs plutôt théoriques, articulés avec l’analyse des pratiques soignantes, en lien avec l’activité réelle de l’exercice paramédical.

Co-construire un dispositif d’apprentissage entre deux mondes différents

Les cadres de santé formateurs sont majoritairement conscients de la complexité relative aux organisations des activités soignantes et des problématiques émergentes. Ils mesurent le rôle complémentaire des différents acteurs du tutorat. Être dans une alternance intégrative ne va pas de soi. Cela demande de co-construire un dispositif d’apprentissage ou s’articulent le monde professionnel et le monde de la formation. La compréhension des choix des paramédicaux, en situation de travail au lit du patient, n’est pas lisible et reste le plus souvent obscure voir incompréhensible pour l’étudiant. L’apprenant reste avec son questionnement et ses incertitudes et peine à donner du sens aux actions entreprises car elles varient d’une chambre à l’autre.

Pour les cadres formateurs, il est essentiel de donner du sens à ce que les soignants font sur le terrain et d’accompagner les étudiants à décoder les attitudes, voire les gestes des professionnels. Dans cette optique, deux difficultés se font jour aujourd’hui qui ont trait, d’une part, au fait que les soignants n’arrivent déjà pas à finir leur poste, ce qui rend l’encadrement des étudiants très difficile, d’autre part aux conséquences de l’universitarisation de la formation qui font dire aux acteurs de terrain que les gestes techniques ne sont pas assimilés de manière satisfaisante par les étudiants, une tendance qui creuse encore le fossé qui les sépare.

Les cadres formateurs se sont remis en question

Les soignants de leur côté organisent et gèrent, avec de moins en moins de ressources, notamment humaines, une activité dont les gestes sont de plus en plus complexes. Devant cette évolution, de nombreuses équipes pédagogiques ont innové, inventé voire renforcé certains dispositifs afin de parfois suppléer ou compléter les apprentissages développés durant les stages. Ainsi, l’accompagnement à la professionnalisation des futurs acteurs paramédicaux s’est structuré dans les instituts de formation. Les cadres de santé formateurs ont interrogé leurs pratiques, ont fait des formations continues en équipe entrainant progressivement une modification de leur mission de formation. La construction de situations d’apprentissage, en lien avec le cœur de métier, a permis à la fois un renforcement du décodage des activités paramédicales et un développement des compétences professionnelles. Les cadres de santé formateurs ont progressivement fait évoluer leur objet de formation et, inconsciemment, ont progressé professionnellement en acquérant de nouvelles compétences.

Sur ce thème aussi, l’universitarisation fait bouger les lignes et fragiliser les cadres formateurs. Car s’ils se sont remis en question pour mieux accompagner la professionnalisation de leurs étudiants, ils se trouvent eux-mêles confrontés à une nouvelle professionnalisation liée à leur appartenance universitaire nouvelle. On leur parle désormais d’intégrer des postes d’enseignants-chercheurs, une évolution pour laquelle ils n’étaient pas forcément tous préparés. Ceux-là font ainsi l’objet d’une double remise en question en quelques années.

L’importance du projet de formation individualisé

Beaucoup de cades de santé formateurs pensent qu’accompagner les étudiants n’est pas seulement leur apporter des connaissances mais plutôt ouvrir des portes pour que les étudiants trouvent la connaissance mais surtout se l’approprie. Nous pouvons ainsi mesurer l’importance accordée à un projet de formation individualisé. Le rôle du formateur est ici primordial afin d’accompagner par le questionnement la construction du projet de l’apprenant. C’est un espace de parole qui permet de débriefer certaines situations complexes vécues en stage et qui aide à la construction identitaire.

Quand les visions professionnelles se croisent pour donner une lecture de l’activité soignante à l’apprenant

Former et accompagner l’évolution des pratiques professionnelles demande aux cadres de santé formateurs d’œuvrer sur deux plans à la fois, celui de la formation initiale mais également celui de la formation continue. La professionnalisation des acteurs du terrain, tuteurs mais aussi les professionnels de proximité, est un gage de qualité pour l’encadrement des apprenants. Différentes actions se sont mises en place suivant les partenariats existants entre les instituts de formation et les structures hospitalières. Nous évoquerons ici les temps d’échange avec les tuteurs ou la formation continue sur le tutorat. Mais les deux actions qui ont particulièrement retenu notre attention apportent d’une certaine manière une réponse aux problématiques actuelles et ouvrent sur des perspectives de complémentarité.

L’indispensable analyse des pratiques professionnelles

Tout d’abord, l’analyse des pratiques professionnelles sur le terrain de stage de l’étudiant en présence d’un apprenant, d’un infirmier et d’un formateur. Ce temps de rencontre autour d’une situation professionnelle vécue par l’étudiant permet d’analyser à trois le cœur de l’exercice paramédical. Cet espace, créé à l’initiative des cadres de santé formateurs, permet d’articuler différentes visions d’un acte ou d’une activité de soins, où chaque acteur va exprimer son regard, mais aussi ses dilemmes en lien avec ses valeurs. En effet, passer d’un travail prescrit où normes, procédures et protocoles semblent orchestrer l’activité, à la mise en application dans le réel de l’activité, n’est pas si simple et demande souvent des aménagements et des compromis. Dans le temps de la formation, il est important que les trois acteurs de l’apprentissage professionnel se retrouvent et co-construisent ensemble une réponse à la situation d’un patient. Le raisonnement clinique prend ainsi tout son sens et met en exergue la spécificité de chaque travail paramédical.

Mais ces temps d’échange sont également une opportunité pour échanger autour de problématiques de la formation et du tutorat, en lien avec des éléments spécifiques de l’unité de soins. C’est le moment de partager des réflexions, des nouveautés et de s’accorder sur des axes de l’alternance. C’est incontournable afin de se comprendre, d’agir de manière complémentaire en partageant, voire en mutualisant nos ressources.

Le deuxième dispositif qui a retenu notre attention est la co-construction des situations prévalentes des unités de soins. La réflexion et le questionnement autour de la clinique infirmière ont permis de recentrer les activités d’encadrement. Le travail mené par les équipes de terrain et celles de la formation a redonné du sens aux actions de chacun et développé des complémentarités précieuses pour faire du temps de stage un espace de professionnalisation.

Isabelle Bayle
Directrice IFSI-IFAS, CH de Saverne et CH de Sarrebourg
Docteur en Sciences de l’éducation.
isabelle.bayle@gmail.com

Bibliographie
Adam, R. et Bayle I. (2016). Le tutorat infirmier. Accompagner l’étudiant en stage, 2ème édition, Estem, Vuibert
Dupuis, M. Gueibe R. et Hesbeen, W (2013). Les formations aux métiers de la santé. Du projet de formation au projet pédagogique en pratique. Edition Seli Arslan
Dupuis, M. Gueibe R. et Hesbeen, W (2013). Ethique du management et de l’organisation dans le système de soins. Réflexions pour la pratique quotidienne. Edition Seli Arslan
Lafortune, L. (2012). Une démarche réflexive pour la formation en santé. Un accompagnement socioconstructiviste. Editions Presses de l’Université du Québec
Vinatier, I. (2012). Réflexivité et développement professionnel. Une orientation pour la formation. Editions Octarès


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