L’enjeu de la fonction tutorale : articuler différentes pratiques (Part II)

lundi 31 juillet 2017, par Isabelle Bayle

Les évolutions législatives et pratiques de l’univers hospitalier en général, et soignant en particulier, font la part belle à de nouveaux processus d’apprentissage. Dans ce contexte, le tutorat est un outil de choix pour permettre aux apprenants d’acquérir les fondamentaux de leur professionnalisation. Nous avons donné la parole à des étudiants, des soignants et des cadres de santé afin qu’ils témoignent de leur expérience relative au tutorat dans les services de soins. Après les étudiants, voici ce qu’en pensent les soignants.

La réingénierie des formations paramédicales dresse un nouveau paysage ou s’allient le cœur de métier et l’interdisciplinarité.

Le dispositif tutoral pour anticiper les évolutions des métiers paramédicaux

L’offre territoriale des formations paramédicales, spécifiées dans le schéma régional des formations sanitaires et sociales et les formations paramédicales, n’échappent pas à ces mutations et demandent à chacun des acteurs de faire évoluer ses pratiques. Dans ce contexte, le dispositif tutoral permettra peut-être d’envisager les mutations à venir en anticipant les nouveaux enjeux en lien avec les évolutions des métiers paramédicaux. Après avoir donné la parole aux étudiants, nous avons interrogé les encadrants des apprenants, Huguette et Christine, Infirmières tuteurs de stage. Sur le terrain professionnel, nous retrouvons le tuteur de stage de l’étudiant et les professionnels de proximité et sur le champ de l’institut de formation nous repérons le formateur référent du terrain de stage et le formateur référent du suivi pédagogique. Tous ces acteurs contribuent dans des axes différents et complémentaires à faire « grandir » l’étudiant dans sa professionnalisation et dans l’acquisition des savoirs propres à l’exercice du métier.

Une certaine réalité de l’exercice infirmier : entre gestion de l’activité quotidienne et encadrement

L’encadrement fait partie intégrante du décret de compétences des infirmiers. C’est une activité comme une autre au même titre que faire de l’éducation thérapeutique, participer aux réunions du CLIN, ou coordonner la sortie d’un patient. Encadrer suppose d’avoir anticiper la venue de l’apprenant afin de planifier en amont les étapes incontournables de son tutorat. Cela demande par exemple, de connaitre le nom de l’étudiant, les dates de son stage, d’avoir planifié l’accueil pédagogique et le bilan de mi et fin de stage ainsi que d’être au clair sur les situations prévalentes de son unité de soins afin de préconstruite son parcours d’apprentissage. C’est avant tout une question d’organisation dans laquelle le cadre de santé de l’unité, doit prendre toute sa place. Lors des échanges, il ressort que majoritairement les soignants planifient leur temps d’encadrement au regard de la charge de travail et des soins programmés. Les professionnels réorganisent leur poste afin de consacrer du temps à l’encadrement des étudiants à partir d’un moment de l’activité soignante.

Aller à la rencontre de l’étudiant malgré les contraintes

Néanmoins, de nombreux imprévus viennent entraver la ligne directrice envisagée obligeant les soignants à réajuster et choisir des actes différents que ceux initialement prévu. « Je ne trouve pas que ça nous prend beaucoup de temps, mais il faut juste une organisation pensée à l’avance. Après, ou c’est compliqué c’est qu’une journée n’est jamais identique donc tous les jours il y a des changements. Il faut que tout le monde s’adapte. Mais c’est notre travail. » (Christine, infirmière). « Après je pense que c’est à nous de faire la démarche d’aller chercher les étudiants. Je trouve que ce n’est pas facile quand on arrive dans un service. Il faut trouver ses repères, comprendre l’organisation….. Je trouve que c’est de notre rôle… Même si je sais que tout le monde ne le fait pas. C’est parfois compliqué pour les étudiants. » (Huguette, infirmière).

La notion du « faire avec », incontournable de la formation du stagiaire

D’un commun accord, les infirmières pensent qu’il est « indispensable d’accompagner les étudiants, car tout seul, ils ne peuvent pas y arriver. » (Huguette, infirmière). La notion du « faire avec » est un incontournable de la formation du stagiaire. « Un geste infirmier ce n’est pas quelque chose d’anodin. Cela met en jeu aussi ma responsabilité. Je dois prendre un temps pour faire une toilette, une prise de sang… Je vais m’organiser…. Je dois vérifier, réajuster et valider ce qu’elle réalise. Pour moi c’est important de la voir faire après je pourrais la laisser aller toute seule…si c’est bon. » (Christine, infirmière). La fonction d’évaluation est en filigrane dans l’activité soignante. Il est donc naturel que les référents l’utilisent dans leur fonction d’encadrement. C’est une étape indispensable à l’apprentissage, mais ici elle semble prendre une forme déguisée, dans le sens où l’objectif initial poursuivi est différent pour chacun des deux acteurs. Le soignant part avec l’intention première d’évaluer. Il va vérifier si l’apprenant correspond aux normes du métier. Il veut être garant et recherche une certaine maîtrise. « Je veux être sûre que l’étudiante…sache et comprenne ce qu’elle est en train de faire. Je ne me base pas sur ce que me dit l’étudiant par rapport à ses acquisitions. Je veux être maître de ce qu’elle fait et de ce que je lui confie comme mission. Je veux être mon propre juge. » (Christine, infirmière) Après l’instant de vérification, un réajustement est effectué et l’apprenant va pouvoir ou non avoir l’accord, par ce soignant, de travailler en autonomie.

Accorder les logiques de chacun pour éviter les incompréhensions

Dans ce cas, l’étudiant n’a pas la parole. C’est le tuteur de stage qui tient les rênes du convoi et qui conduit son attelage dans la direction qu’il souhaite. L’étudiant, lui, part faire un soin en espérant que son accompagnateur lui donnera des conseils. Il pense que ce moment privilégié, où enfin quelqu’un le suit, sera pour lui un moment riche. « A force, je sais que quand un soignant me dit qu’il souhaite me voir travailler, ce n’est pas pour me guider, mais c’est pour me faire des reproches…C’est très rare où je m’entends dire que j’ai bien travaillé. » (Sarah, étudiante de 3ème année). D’un côté, le soignant dégage du temps pour être au contact direct de l’étudiant et de l’autre l’apprenant le vit comme une sanction plutôt que comme un moment de formation. Il y a visiblement une incompréhension de part et d’autre. Chacun est dans sa logique en fonction de son système de référence, mais n’est pas à l’écoute des besoins de l’autre. Les deux démarches sont légitimes, mais demandent à être accordées pour être comprises par les deux partenaires. Le risque est d’induire une posture chez l’apprenant qui ne soit pas concordante avec l’acquisition de compétences. Nous avons l’impression que cette technique vise à encadrer l’étudiant, c’est-à-dire le mettre dans un moule. La place à la créativité, au questionnement n’est pas envisageable. Il serait ainsi plus pertinent d’utiliser l’activité soignante comme support de travail. Soignants et apprenants construisant ensemble et dans le même temps une réponse adaptée à la personne avec une visée formative et non normative.

Refaire les gestes, mais surtout les comprendre

Par ailleurs, les conditions de travail ne permettent pas toujours d’accorder ses intentions d’encadrement avec la réalité du monde du travail. Ainsi « aujourd’hui, le contexte à beaucoup changé, quand on forme un étudiant, on cherche avant tout la rentabilité. Je ne sais pas si je peux dire ça comme ça, mais c’est un peu l’idée. On se dit : « si je prends un peu de temps aujourd’hui pour lui montrer le geste et bien demain il pourra faire tout seul, et je serais gagnante ». (Christine, infirmière) C’est un peu une façon de rentabiliser son temps d’encadrement et en même temps d’être sûr que l’étudiant fait bien le geste pour ensuite le laisser aller tout seul dans la chambre d’un patient. Huguette poursuit : « Certes, ils veulent qu’on leur montre les gestes pour refaire mais ils veulent surtout comprendre ce qu’ils font et ils analysent beaucoup plus qu’avant. Ils cherchent à comprendre et ils n’hésitent pas à dire à l’infirmière ou au médecin qu’ils n’ont pas compris, qu’ils ont besoin d’explication pour réaliser la prescription, ou qu’ils ont l’impression qu’il y a une erreur. C’est déroutant pour les professionnels du terrain. Personne n’a eu l’habitude d’entendre une infirmière dire au médecin qu’il se trompait. Les anciens si mais pas les jeunes diplômées. »

Un nouveau profil de professionnel est en train de voir le jour. Le référentiel de compétences impulse une autre ligne directrice de la formation dont la clé de voute est le développement de compétence. Pour viser l’atteinte de cet objectif, il est indispensable t’articuler l’apprentissage autour d’un agir situationnel couplé aux questionnements de SA pratique professionnelle. N’oublions pas que ce sont ces deux moteurs qui doivent guider la pratique tutorale demandant ainsi aux différents acteurs de se former et d’adapter les dispositifs pédagogiques. C’est une réflexion à construire ensemble, cadre de santé du terrain et cadre de santé formateur.
À suivre...

Isabelle Bayle
Directrice IFSI-IFAS, CH de Saverne,
Doctorante en Sciences de l’éducation.
isabelle.bayle@gmail.com


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