Et si on parlait de la formation des professionnels qui encadrent ?

mercredi 5 mai 2010, par Valérie Pilmann

Comme le dit Walter Hesbeen, la profession infirmière est particulière dans le sens où « il ne s’agit pas de mettre sur le marché de l’emploi des spécialistes du FAIRE …mais bien des professionnels dont le profil est déterminé par des habiletés et des qualités humaines ». La philosophie du nouveau référentiel de formation infirmière redonne des lettres de noblesse aux apprentissages sur le terrain dans les unités de soins.
Comme le dit Pierre Pastré «  Apprendre à faire, c’est apprendre par et dans l’activité ». Repenser le programme de formation initiale interroge la formation initiale des futurs infirmiers mais aussi la formation des professionnels de terrain qui accompagneront ces futurs étudiants. Pour analyser ces problématiques de formation, il est intéressant de l’éclairer sous le prisme de la législation pour en déceler des paradoxes.

La législation peut-elle changer les mentalités ?

Nous avons maintenant 17 ans de recul sur le programme de 1992. Cela a été une révolution. Pour la première fois « psyché » et « soma » étaient réunis dans l’objectif d’une prise en charge holistique du patient. Mais ce seul programme de 1992 a-t-il eu une influence sur la manière de penser la psychiatrie et la souffrance psychique par les infirmiers ? Est-ce que la législation permet une évolution des mentalités ? Denise Jodelet démontre que les représentations sociales de la folie perdurent dans le temps. Elles restent prégnantes et constituent le lit d’un certain déterminisme et immobilisme dans nos organisations.

De la même manière, la mise en place du nouveau programme infirmier a comme volonté le changement des mentalités. L’évaluation, la posture du formateur et la pédagogie utilisée sont réintérrogées. Mais le changement ne se décrète pas, il s’accompagne dans le quotidien, dans les petites choses et dans la durée. Il en sera de même pour ce nouveau référentiel.

Évaluer sans connaitre, est-ce possible ?

La principale réforme retenue par les membres des équipes est la suppression des Mises en Situation Professionnelles (MSP) et des « notes de stage ». Ils n’imaginent pas un autre système d’évaluation que celui du contrôle et de la pose de notes. L’influence de notre héritage scolaire reste présent. Pourtant on peut s’interroger sur le sens et l’objectivité de ces évaluations normatives. Certaines MSP, démontrent un certain théâtralisme, tandis que les démarches de soins valorisent une réflexivité de l’étudiant.

La feuille d’évaluation de fin de stage n’est pas seulement la synthèse des capacités de l’étudiant. La posture, l’histoire, les représentations des soignants et les normes de l’équipe y apparaissent de façon subtiles. L’affectif, les mécanismes de défense individuels et les stratégies d’adaptation de l’équipe s’expriment. Il suffit d’observer dans certaines unités la culture de la sur-notation, et l’existence de phénomène ressemblant au concept de don et contre-don de Marcel Mauss. Non conscients de ces représentations et des mécanismes de défense mis en avant, les infirmiers essaient d’être le plus objectif possible lors de l’évaluation écrite mais confondent parfois le sujet et l’objet de l’évaluation.

Un paradoxe apparait en lien avec la législation : « L’infirmier ou l’infirmière agit en toute circonstance dans l’intérêt du patient ». Mais comment évaluer un étudiant quand on ne connait pas les tenants et les aboutissants de l’évaluation ? Si les infirmiers savent évaluer l’état d’un patient, cela ne présage pas qu’ils sachent maîtriser les techniques d’évaluation. En effet, les concepts et la théorisation de l’évaluation ne sont pas connus et ne font pas partie du programme de 1992. Cela est d’autant plus problématique car il peut y avoir un enjeu à court et moyen terme concernant la sécurité du patient. Aussi, comment peuvent-ils être responsables dans la mesure où on leur demande de faire un accompagnement et une évaluation qu’ils n’ont pas appris ni par la formation initiale ni par une sensibilisation particulière ?

Accompagner les étudiants dans l’apprentissage, une évidence ?

Le nouveau référentiel semble pallier à cette lacune avec la compétence N°10 « Informer, Former des professionnels et des personnes en formation ». L’existence même de cette compétence est intéressante. Elle valorise une mission quotidienne des infirmiers qui est chronophage. Cette charge de travail est rarement prise en compte au niveau institutionnel. Pourtant s’agit-il là d’une véritable nouveauté ?
Depuis longtemps, dans le cadre de son rôle propre, l’infirmier est habilité à faire des encadrements auprès des étudiants infirmiers « L’infirmier propose des actions, les organise ou y participe dans les domaines suivants : formation initiale et formation continue… des personnels de santé et encadrement des stagiaires en formation ». L’infirmier participe « à la formation initiale et continue du personnel infirmier, des personnels qui l’assistent et des étudiants en soins infirmiers ». Or lorsque l’on scrute l’ensemble de programme de 1992 et le livret pédagogique utilisé par les cadres de santé formateurs dans les IFSI, il n’est pas prévu d’enseignement spécifique à la pédagogie et à l’accompagnement des étudiants infirmiers ou aux concepts d’évaluation.

Lorsque le programme évoque la pédagogie, c’est traité sous le prisme de l’éducation thérapeutique ou l’éducation à la santé avec le module 4 « démarche éducative » dans le module Soins Infirmiers. Pourtant, cette capacité à encadrer est inscrite dans la feuille d’évaluation de fin de stage « Capacités éducatives et pédagogiques ». Là encore, ils transmettent les savoirs de façon empirique sans avoir conscience des techniques pédagogiques qu’ils utilisent. De plus, la personnalité de base et les mécanismes de défense font que certains d’entre eux restent dans un modèle.
D’après mes observations, les infirmiers utilisent différents moyens d’apprentissage (imitation, association, explication, répétition ou par apprentissage combiné) et d’évaluation (régulation proactive, interactive, rétroactive). Mais ils n’ont pas conscience des outils qu’ils utilisent, et donc perdent une partie de l’intérêt de ces outils. Comment peut-on transmettre des savoirs et des compétences sans que l’on ait réfléchi sur sa pratique, aux concepts pédagogiques que l’on mobilise pour créer de la connaissance ?
En effet, quand on est professionnel, et que l’on n’a pas eu de formation à la pédagogie, on a tendance à penser que celui qui est en face de nous est sensé savoir les mêmes choses que nous. Pastré P. parle de laconisme des experts « ils savent faire, mais ne savent pas toujours expliquer comment ils font ». Le principe du pédagogue c’est de pouvoir se mettre à la place de l’apprenant, de comprendre ses obstacles, ses hésitations. Car on ne sait plus comment on a fait pour apprendre. Il est aussi difficile de comprendre comment on a progressivement acquis de la connaissance.

La compétence n°10, une révolution ?

Dans le livret qui décrit le nouveau programme de formation, la compétence n°10 est surtout détaillée dans l’unité d’enseignement 5.4.S4 « Soins éducatifs et formation des professionnels et des stagiaires » et l’Unité d’enseignement 3.5.S.4 « Encadrement des professionnels de soins ».
Dans la 1ère UE, qui représente 100h, seront surtout développées les capacités de l’étudiant à encadrer des AMP, Aides-soignants et à mener des actions d’éducation et de prévention envers des patients. Les objectifs sont presque identiques à ceux du programme de 1992.

La seconde UE aborde quand à elle, les concepts « d’accompagnement, tutorat, apprentissage, encadrement, coaching, délégation, contrôle, collaboration, Théories et processus de l’apprentissage et de l’évaluation, Contrat d’encadrement, tutorat et conduite du projet d’encadrement, Relation pédagogique et posture professionnelle adaptée aux différents types d’évaluation, Encadrement et responsabilité professionnelle ».
Même si cet enseignement ne représente que 40h (20h de TD, 20h de TP), il s’agit là d’une réelle nouveauté. On ne parle plus de modèle socratique , où le maitre et l’élève sont dans une position dissymétrique.
Réfléchir sur les concepts pédagogiques, d’évaluation, c’est permettre aux nouveaux professionnels de se questionner sur son rapport au savoir, la construction de la connaissance, la transmission des savoirs et au concept d’évaluation. Mais est-ce temps symbolique qui va modifier leur posture « d’élève récepteur » ou l’immersion durant trois ans d’une nouvelle manière d’intégrer le métier d’infirmier ?

Besoin de formation ou de trans-formation ?

Pourtant, une chose innovante est proposée par les IFSI en lien avec ce nouveau référentiel : la formation ou la sensibilisation des tuteurs à la pédagogie. Ils auront comme mission d’accompagner les étudiants infirmiers, de s’assurer du développement de leurs compétences et de leur évaluation grâce aux entretiens et au portfolio. Si l’idée de former des formateurs infirmiers semble judicieuse, cela interroge quand à l’application sur le terrain.
En effet, former à l’accompagnement à l’évaluation des futurs professionnels ne s’improvise pas. Sensibiliser les tuteurs ne résout pas l’intégration des professionnels de proximité d’une nouvelle posture lors de l’encadrement de stagiaires. Pourtant ce sont ces derniers qui seront au quotidien avec les étudiants.

Comme le disent Kerlan et Mauban « Toute activité de formation a pour matière et objectif le changement… du coup toute activité de formation travaille sur les identités individuelles et collectives ». La connaissance est vectrice d’une nouvelle identité et la formation vise la transformation. Concernant la formation des tuteurs, l’objectif n’est pas une nouvelle identité mais l’acquisition d’une nouvelle posture de « pédagogue ». Passer de la conception de guide à celui d’accompagnateur selon la définition de Vial M.

« C’est l’éducateur et non l’enfant qui a besoin de pédagogie » Alice Miller.

En conclusion, ce nouveau programme de formation est particulier car il est toujours lié au même décret d’actes. Le cœur du métier reste identique malgré la modification du programme. Alors qu’est ce que cela change ? Fondamentalement, c’est le regard que l’on porte sur l’étudiant et la question de la transmission des savoirs.
Les compagnons du devoir disent « « Apprendre le métier et apprendre par le métier ». Réfléchir, analyser pour apprendre sur son métier et apprendre à se connaitre. Plus les professionnels de terrain seront formées, plus ils auront conscience de leurs savoirs expérientiels et de leurs compétences, mieux ils pourront transmettre leurs savoirs, les interrogations, leurs doutes, leurs savoirs-être… pour un apprentissage de qualité… au profit des patients pris en charge.


Bibliographie
- AUMONT B, MESNIER P-M, L’Acte d’Apprendre, PUF, Coll. Pédagogie d’aujourd’hui, Paris, 1992, 301p.

- HESBEEN W, Prendre soin à l’hôpital, Inscrire le soin infirmier dans une perspective soignante, Interéditions, MASSON, Paris 2000,195P.

- JODELET D, Folies et représentations sociales, PUF, Paris, 1989, 310p
MILLER A, C’est pour ton bien, Les racines de la violence, Aubier, Mayenne, 1984,324p.

- VIAL M, CAPARROS-MENCACCI N, L’accompagnement professionnel ?, Méthode à l’usage des praticiens exerçant une fonction éducative, De Boeck, Paris, 2007,337p.

- KERLAN A, MAUBANT Ph, Accompagnement de l’adulte en formation, Cours CNED Licence de Sciences de l’éducation, Institut de Poitiers Futuroscope, 124 P. (02 7013 TG)

- PASTRE P, Article « Apprendre à faire », publié dans BOURGEOIS E, CHAPELLE, Apprendre et faire Apprendre, PUF, 2006

- Décret n°93-345 du 15 mars 1993 relatif aux actes professionnels et à l’exercice de la profession infirmière.

- Décret n° 2004-802 du 29 juillet 2004 relatif aux parties IV et V (dispositions réglementaires) du code de la santé publique et modifiant certaines dispositions de ce code.

- DHOS/DGS document de travail, référentiel de compétence, compte rendu de réunion du 13 février 2007

- Recueil des principaux textes relatifs à la formation préparant au diplôme d’Etat et à l’exercice de la profession, Formation des professions de santé Profession infirmier, SEDI-30700 UZ7S (0705) Réf 650505, 92 p.

- Recueil des principaux textes relatifs à la formation préparant au diplôme d’Etat et à l’exercice de la profession, Formation des professions de santé Profession infirmier, SEDI-30700 UZES (0908) Réf 650505, 227p.


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