Ce que nous apprend la littératie sur nos compétences

mercredi 15 janvier 2014, par Christine Paillard

A travers le terme de littératie, Christine Paillard, documentaliste en IFSI, nous convie à une réflexion sur les modes d’utilisation et de compréhension des productions écrites, et des nouveaux modes électroniques de lecture. La littératie nous apprend que nous n’avons pas tous les compétences requises pour en tirer le meilleur parti, en particulier dans le monde de la santé.

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Nous rencontrons de plus en plus ce néologisme dans la littérature professionnelle interdisciplinaire. Ce mot valise permet d’appréhender une définition évolutive que nous proposons de suivre pour découvrir, dans le domaine de la santé, en quoi cette notion revêt d’une prise de conscience économique et humaine.

Provenant d’un mot anglais emprunté (literacy signifiant alphabétisme), il désigne tout d’abord la capacité d’utiliser l’écriture. Répertorié et francisé dans le Grand Dictionnaire Terminologique, il peut se rédiger avec un T comme avec un C. Ce terme désigne d’abord l’aptitude à « apprendre à lire et à écrire afin d’apprendre, ainsi que développer ces compétences et les utiliser efficacement pour combler des besoins de base ». Selon le Rapport final [1] de l’enquête internationale sur la littératie des adultes, c’est une « aptitude à comprendre et à utiliser l’information écrite dans la vie courante, à la maison, au travail et dans la collectivité en vue d’atteindre des buts personnels et d’étendre ses connaissances et ses capacités. À cette capacité informationnelle est liée la faculté de rechercher, de reconnaître une information, de saisir ses points principaux et d’en comprendre le sens global. Ceci suppose la capacité de comprendre des textes écrits et de les utiliser à bon escient, de même que la capacité d’exprimer sa pensée ou de développer un mode de fonctionnement où l’écriture doit être utilisée ».

Posséder des compétences certaines en informatique

A l’aube de l’Ère numérique, il apparaît difficile pour certains à utiliser les nouvelles formes de littératures, sur écran ou à partir de bases de données complexes, à partir de nouveaux supports comme les liseuses. L’explosion de l’information sur la Toile (Breton et Proulx,2002) [2] et la notion de fracture numérique semble augmenter un clivage entre connaissances, savoirs et appropriation des sources (Perriault,2002) [3]. Pour Luc Vodoz [4] , la « fracture numérique est une ligne de rupture symbolique, le tracé d’un clivage entre d’une part les individus ou groupes sociaux qui sont – ou se sentent – bien intégrés à la « société de l’information », d’autre part ceux qui sont – ou se sentent – exclus de cette société ». L’Unesco édite un document (2006) où F. W. Horton [5] expose que la littératie regroupe l’initiation à l’informatique où des connaissances et des compétences sont nécessaires pour comprendre les technologies de l’information et de la communication (TIC), y compris le matériel, le logiciel, les systèmes, les réseaux (les deux réseaux locaux et Internet), et tous les autres composants de systèmes informatiques et de télécommunications.

La littératie est-elle proche du soin ?

Si des personnes évoquent les compétences informationnelles, nous pouvons nous demander en quoi cela concerne le secteur de la santé. Pour l’Association canadienne de santé publique [6]] , la littératie est la capacité de trouver de l’information sur la santé, de la comprendre et d’en prendre acte. Intégrer cette notion au cœur du métier de soignant implique la connaissance même de ces habilités technologiques. Les auteurs du PDCI [7]] (Programme de développement des compétences informationnelles), de l’Université du Québec ont défini sept normes de compétences informationnelles, comme par exemple :

La personne compétente dans l’usage de l’information, qui reconnaît son besoin d’information et sait déterminer la nature et l’étendue de l’information nécessaire pour y répondre, qui accède avec efficacité et efficience à l’information dont elle a besoin, et sait évaluer, de façon critique, tant l’information que les sources dont elle est tirée et sait intégrer cette information à ses connaissances personnelles et à son système de valeurs. Elle peut, d’autre part, développer, individuellement, ou comme membre d’un groupe, de nouvelles connaissances en intégrant l’information à ses connaissances initiales, et utiliser l’information recueillie ou nouvellement générée pour réaliser ses travaux. Elle comprend les enjeux culturels, éthiques, légaux et sociaux liés à l’usage de l’information et se conforme aux exigences éthiques et légales liées à cet usage d’une part, et reconnaît l’importance d’acquérir des compétences informationnelles dans la perspective d’une formation continue d’autre part.

Trois catégories de compétences mises en œuvre

Comme le souligne Margot Phaneuf Phaneuf Margot ; La littératie, un concept à considérer. 2012. Canada : Infiressources , ce terme est « un concept important qui recouvre l’ensemble des capacités qui nous permettent d’utiliser au mieux l’information nécessaire à notre vie quotidienne et professionnelle ».

Les canadiens ont très bien défini la littératie en proposant des objectifs réalisables dans le domaine de la santé afin de mieux comprendre quels peuvent en être les enjeux. Dans son enquête, Luc Vodoz [8] propose trois principales catégories de compétences déterminantes en matière d’intégration au « pays du numérique. Les premières sont techniques, telles que savoir enclencher un ordinateur, activer un programme, et procéder à diverses opérations routinières selon des procédures apprises, les suivantes sont génériques, constituées de savoirs transférables d’une situation à une autre, permettant par exemple à l’utilisateur de s’adapter à de nouveaux logiciels (faculté d’apprentissage, savoirs méthodologiques)et les dernières sont socioculturelles, comme la capacité à communiquer ou à travailler en équipe, dont il faut disposer pour pouvoir valoriser l’outil technique dans un contexte professionnel notamment.

Qu’en est-il dans les hôpitaux français ?

La formation initiale et continue des établissements hospitaliers, tout comme l’ingénierie pédagogique des établissements de formation (IFSI, IFCS) n’ont pas encore intégrés ces compétences dans les programmes de formation dédié aux personnels et ou aux étudiants s’initiant à la démarche scientifique. Si l’université propose la Certification Informatique et Internet en santé (C2i métiers de la santé) [9] , il n’en reste pas moins qu’aucune action d’apprentissage marque l’accompagnement de tous les publics des hôpitaux. Il n’existe pas à ce jour d’action pédagogique identifiée en tant que telle pour accompagner le changement numérique dans cet environnement professionnel. Pourtant, prendre en charge les modalités d’accompagnement semble relever des compétences étatiques et régionales. En proposant des objectifs pédagogiques dont la valeur intrinsèque ne ferait qu’ajouter une aide à la certification de leur établissement, les individus pourraient progresser vers une autonomie légitime. Les ARS semblent peu prolixe sur ce sujet, tout comme l’intégration de professionnels de l’information et de la documentation dans les groupes de réflexion sur les avancées numériques.

La fonction publique hospitalière semble moins concernée par l’accompagnement du personnel, elle semble même isolée au regard des projets mis en œuvre par les autres ministères. Est-ce un effet produit par les lois de décentralisation des années 80 ? Décloisonner les trois fonctions publiques serait-il le seul moyen d’accéder à une réelle visibilité numérique dans les hôpitaux et l’univers paramédical ? La cohérence numérique ne devrait-elle pas devenir une priorité nationale [10] pour tous les acteurs ? Ne devrait-on pas harmoniser les moyens, matériels et humains, pour faire faire évoluer les pratiques informationnelles dans la santé ?

Sans communication ou proposition de projet institutionnel, toutes les questions peuvent être soulevées. Nous espérons que la certification des établissements passera un jour clairement par la qualité d’une culture numérique maîtrisée avec la reconnaissance des professionnels des sciences de l’information pour intégrer une logique de compétences dans les projets d’établissements.

Christine Paillard
Documentaliste
IFSI du CH de Nanterre
christine.paillard@ch-nanterre.fr


[1Rapport publié le 14 juin 2000 : La littératie à l’ère de l’information. OCDE (’Organisation de Coopération et de Développement Économiques). La littératie à l’ère de l’information. Rapport final de l’enquête internationale sur la littératie des adultes.2000. [Format PDF]. MàJ 2012 [Consulté le 24/09/2012] . Cité dans le Dictionnaire humaniste infirmier (Paillard, C.) 2012. Noisy-le-Grand : Setes éditions. 2013

[2Philippe Breton, Serge Proulx, L’explosion de la communication à l’aube du XXIe siècle. Paris, Éd. La Découverte, coll. Sciences et société, 2002.

[3Perriault Jacques. L’accès au savoir en ligne. Odile Jacob. 2002.

[4Vodoz Luc. Fracture numérique, fracture sociale : aux frontières de l’intégration et de l’exclusion. SociologieS [En ligne], Dossiers, Frontières sociales, frontières culturelles, frontières techniques, mis en ligne le 27 décembre 2010, consulté le 04 décembre 2013.

[5Forêt Woody Horton, Jr. (États-Unis), expert en gestion de l’information, a contribué à la rédaction d’articles relatifs à l’alphabétisation de l’information et l’apprentissage continu Horton F., Jr., communication personnelle, Décembre, 2004, cité dans le guide de l’Ifla (International Federation of Library Associations) LAU, J. Guidelines on information literacy for lifelong learning [Format Pdf]. 2006.

[6Association canadienne de santé publique : Portail de la littéracie en santé. [En ligne]. MàJ 2012. [Consulté le 07/11/2012

[7Le Programme de développement des compétences informationnelles (PDCI) vise à mettre en place des moyens permettant aux établissements de l’Université du Québec d’assurer à leurs étudiants la maîtrise des compétences informationnelles qui leur sont nécessaires dans le cadre de leurs études ainsi que dans l’exercice de leur profession [consulté le 04/12/2013

[8Opus. Cit

[9DSI de l’Université de Limoges


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