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Les exploitations de stages : Quels principes ? Quelles réalités ?

mardi 15 juin 2004, par Charlaine Durand

L’alternance, dispositif de formation...
de quoi parlons-nous ?

Alterner, c’est là toute la richesse mais aussi toute la complexité de ce dispositif de formation .
Alterner, mot du XIIe siècle qui voulait dire : « secret des secrets » [1].

Alternance ou encore rotation, cadencement, périodicité, succession, va-et-vient, intermittence, changements, sinusoïde, récursivité… et bien d’autres encore.
L’alternance entendue pour la formation en soins infirmiers est celle qui fait se succéder des temps de formation « théorique » à l’IFSI et des temps de stage plus « pratiques » dans des lieux d’exercice professionnel.
Étudiants comme formateurs, nous sommes pris dans ce rythme.

Les professionnels du terrain eux, n’ont quelques fois, même plus de temps sans étudiants. L’alternance pour eux est celles des stagiaires, du type d’études suivies par ceux-ci, des niveaux d’études, des stages « avec évaluation » (Mise en Situation Professionnelle=MSP) et de ceux « sans évaluations ». Et de temps en temps, un stage « plus important » où une MSP, épreuve d’un diplôme, aura pour scène leur lieu de travail…
Pour eux, l’alternance est celle du latin « alternare » de alter, autre. Là ou l’altérité travaille à développer l’alter-égo chez un futur confrère.

Comme dans la majorité des formations professionnelles, l’alternance est l’organisation des études qui se prêtent le mieux au développement de compétences.
Alternance, une succession de temps de formation qui ne doivent pourtant pas s’empiler les uns sur les autres en strates successives, ni les uns à côté des autres sans liens entre eux.
S’il n’existe pas une conception construite, claire et cohérente de l’articulation théorie-pratique, ce dispositif de formation restera vide de sens [2] .

Le rôle du stage dans les formations en alternance

Les terrains de stage : l’autre lieu de formation.
Philippe PERRENOUD énonce 4 façons de considérer le rôle du stage, tant par les professionnels recevant le stagiaire que par les formateurs [3] :

- 1« Le stage est un terrain d’application. Les stagiaires sont dotés d’un « doxa » sensé guider leurs actes sur le terrain. Le terrain est alors assujetti à une logique de formation conçue par les écoles. »
Certains professionnels jouent le jeu et font faire aux étudiants des soins « dans la technique »… Comme si les professionnels travaillaient sans une certaine technique. Lorsque celle qui est enseignée par l’IFSI est trop différente, certains professionnels prenant les enseignements comme « ce qui devrait se faire », se vivent déviants dans leurs pratiques et peuvent alors , par réaction mettre en place ce qui suit.

- 2 « Le terrain est considéré comme un moyen de socialisation professionnelle mais aussi un antidote à la théorie dispensée en milieu « trop scolaire ». Le professionnel ici est dévolu à une mission de compagnonnage ».
Le professionnel peut ne pas valider ce qui est dit à l’IFSI. On retrouve cette attitude dans des propos tenus tels que « ça c’est bon pour l’IFSI, quand tu seras diplômé, tu feras comme nous… ».

- 3 « Le stage est une épreuve initiatique. Il n’y a pas d’application de la théorie scolaire. C’est un peu le baptême du feu. Il n’y a pas non plus d’intériorisation du métier tel que le définissent et le vivent les professionnels eux-mêmes. ».
C’est malheureusement le cas où l’étudiant se retrouve livré à lui-même, que ce soit pour des raisons de sous-effectif, comme de rejet de l’étudiant par l’équipe. Il faut reconnaître que la succession intensive des étudiants sur les lieux de stage, finit par éroder la bonne volonté des encadrants dont la première mission est le soin.

- 4 « Le stage est un moment de démarche clinique de formation. Il n’est ni application, ni antidote. ».
C’est un vrai temps de formation, où la « théorie » est aussi délivrée par le professionnel de terrain. L’accueil, l’encadrement du stagiaire y est pensé, construit et l’accompagnement est souvent officialisé par un « tuteur » ou professionnel référent. Des documents formalisant cette démarche d’encadrement existent.
Ce dispositif peut être créé à la seule initiative de l’unité ou de l’établissement, ou être le résultat d’un travail commun avec l’IFSI.

L’étudiant peut se retrouver tout à tour dans l’une des quatre situations durant le temps de sa formation.

L’alternance créé un décalage inévitable entre l’IFSI et les terrains de stages.

On attend d’un institut qu’il développe une offre large et de qualité en professionnels infirmiers. Ces futurs professionnels doivent pouvoir exercer n’importe où, et doivent donc avoir des connaissances et une adaptabilité développées. L’institut de formation ne peut donc se limiter à enseigner ce qui se fait dans les unités de l’établissement dont il est issu.
Le décalage IFSI et terrain de stage alors est inévitable, normal et récurrent, et ce, quel que soit le niveau d’études…
De la première année où les étudiants ne voyant pas appliqué ce qui est dit à l’école, finissent par juger « mauvais » les professionnels dérogeant à la ligne de conduite inculquée… à ceux en troisième année qui prennent conscience de la difficulté de mettre en œuvre les prescriptions théoriques de l’IFSI, ils jugent cette dernière « déconnectée » de ce qui se fait sur le terrain, ce qui concoure à discréditer les apports et les formateurs de l’IFSI… voilà ce qui s’appelle le décalage.

Pour que l’alternance soit efficiente, il convient donc de travailler ce décalage. L’analyse des pratiques est tout indiquée. L’importance de la parole échangée et plus particulièrement du récit, participe à la construction de l’identité professionnelle. L’analyse des pratiques permet de prendre conscience de tout ce qui peut intervenir dans l’exécution d’un acte professionnel.

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Il est donc important que des professionnels soient présents, pouvant apporter ainsi des éléments de réponses sur une situation évoquée. Mais très souvent, ces professionnels sont absents dans ce temps de travail, de liens voulus dans l’alternance. on ne peut faire une analyses des pratiques professionnelles sans professionnels du terrain, qu’on se le dise.

Mettre en place une analyse des pratiques exige aussi de mettre en place l’utilisation du carnet de bord, carnet personnel où l’étudiant note ses observations, ses impressions, où il décrit avec ses mots une situation particulière, un peu comme un journal intime mais dédié à ce vécu personnel de sa formation. Ce carnet de bord permet de faire des retours sur des vécus particuliers pour pouvoir les analyser et participer ainsi à la construction de l’identité professionnelle, mais aussi de son projet professionnel. Document écrit à la propriété exclusive de l’étudiant, il n’en livre que ce qu’il veut.

Les professionnels des IFSI et des terrains de stage ne travaillant pas de concert sur la construction du dispositif d’alternance et du projet pédagogique, un temps de paroles, appelé « exploitation de stage » est censé servir de liant, de lien entre ces différents temps de formation.

L’exploitation de stage, un temps de parole... mais de quelle parole ?

Que ce temps soit protocolarisé dans son déroulement comme avec « la méthode des trois feuillets » [4] par exemple, ou qu’il serve à rendre compte de l’atteinte d’objectifs d’apprentissages déterminés avant le départ en stage, il est communément admis que l’étudiant réclame un temps de paroles libres. Ce débriefing leur est cher et il représente le temps qui retient tout leur intérêt quelle que soit la méthode employée par ailleurs. S’ils souhaitent varier les méthodes d’exploitation pour ne pas sombrer dans la routine, ce débriefing lui, reste immuable.

Mais il n’est pas anodin. Parler d’un vécu de stage… c’est aussi parler de soi. C’est avant tout parler de soi… de la façon dont on a vécu une situation, des difficultés que cela a soulevé en soi, de ce que l’on a réussit à mettre en place ou de l’échec que cela représente…
C’est communiquer au groupe mais aussi et quelquefois surtout au formateur présent, des informations importantes.

Devant cette parole donnée, il paraît opportun que le groupe soit composé toujours des mêmes personnes et avec le même formateur. Faut-il pour autant organiser ces groupes entre le formateur et les étudiants qu’il a en suivi pédagogique ? La question reste posée.

Mais la difficulté commence réellement où, une situation interpellant l’étudiant dans sa propre histoire de vie, ce dernier évoque des éléments personnels de sa vie. Les études interviennent de façon indéniable dans la maturation de l’individu. On ne peut être exposé à la souffrance, la mort, les situations éprouvantes affectivement et en rester indemne. La croissance des responsabilités a aussi un effet sur la prise de recul et sur l’implication que l’on peut avoir dans une action.
Par ailleurs, un projet professionnel s’inscrivant dans un projet de vie, on ne peut scinder le vécu de l’un avec le vécu de l’autre, d’autant plus que le premier outil de l’infirmier(e) est avant tout lui-même (elle-même). Les formateurs se trouvent démunis face à des révélations qui pourtant ont leur importance dans le développement de l’individu, dans celle de l’identité professionnelle qu’il construit pas à pas, dans les sentiments qu’il éprouve et auxquels il continuera d’être confronté si personne ne l’aide à les gérer. Ces exploitations de stage demanderaient peut-être la présence d’une psychologue, à moins que ceci ne soit prévu dans un autre temps dédié à ce questionnement intime.

La seconde difficulté est liée aux situations dévoilées par les étudiants. Certaines révèlent d’authentiques situations de maltraitance par exemple. Et le formateur, puis l’équipe pédagogique sont ainsi dépositaire d’une situation qui leur pose réellement problème.
Il faudrait pour bien faire vérifier les dires de l’étudiant… Tenter d’en savoir plus auprès des responsables des lieux, à l’heure où les terrains de stage manquent cruellement, est très délicat et peut aboutir à des incidents diplomatiques suffisamment graves pour perdre ce lieu de stage.

À l’issue de cet exposé, un questionnement s’impose :

- Les objectifs de ces exploitations de stage sont-ils clairement définis ?
- Doit-on mettre des limites à l’expression de la parole que sont les exploitations de stage et lesquelles ? L’organisation de procédures très précises où la parole est très « organisée » n’est-elle pas une façon de limiter, voire de confisquer la liberté de cette parole ?
- Quelle place fait-on au développement personnel de l’étudiant dans l’organisation de ces études ?
- Les formateurs possèdent-ils la compétence pour gérer ces situations de paroles intimes exprimées en groupe ?
- Les exploitations de stage menée en très grande majorité par un formateur seul ne gagneraient -elles pas en ouverture par la présence d’un autre professionnel (du terrain ou un psychologue, cela resterait à déterminer) ?
- Peut-on rester « sourd » aux informations apportés par les étudiants concernant des situations rapportées et manifestement contraire à la déontologie professionnelle et risqué en termes d’apprentissages professionnels, ou dans les cas où l’étudiant rapporte un manque de considération à son égard, voire le fait qu’il ai été livré à lui-même…
- Quelle est la priorité de l’IFSI… l’étudiant et son apprentissage, compte tenu de la responsabilité qu’il contracte à former des futurs professionnels de qualité ? Ou doit-il maintenir à tout prix des lieux de stage par ailleurs si difficile à obtenir ?

Je n’ai malheureusement pas de réponse à toutes les questions soulevées dans cet article, même si certaines ne souffent pas d’ambivalence pour moi. Mais il est sûr que l’éthique du formateur est ici largement interrogée et devrait aboutir à élaborer une réflexion d’équipe sur un temps de formation insuffisamment investi et peu performant. D’autant que l’on vient de voir la place de choix que représentent ces exploitations de stage dans la cohérence de l’alternance et du travail sur l’écart IFSI/terrain de stage.

Mon Credo en écrivant ceci est que l’on ne peut pas apprendre à l’étudiant à prendre soin des autres, si les professionnels que nous sommes (à l’IFSI comme sur le terrain) ne prenons pas soin de lui. C’est un véritable message contradictoire que nous lui délivrons. Il aura à gérer cette dichotomie qui s’exprimera peut-être lors des futurs encadrements de stagiaire que l’on placera sous sa responsabilité. Nos postures de formation et de formateur peuvent avoir des conséquences en cascade et nous devons nous en préoccuper.

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Les exploitations de stages : Quels principes ? Quelles r ?alit ?s ?

[1Dictionnaire étymologique et historique du français. Larousse Bordas 1998

[3Philippe PERRENOUD « Articulation théorie et pratique et formation de praticiens réflexifs en alternance » in « Alternance et complexité en formation" P. LHEZ, D. MILLET, B. SEGNIER*, Ed Seli Arslan, Gap 2001 »


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