La déperdition d’étudiants

lundi 10 novembre 2003, par Charlaine Durand

S’il n’est actuellement pas possible d’avoir une idée précise de la qualité de la formation dispensée en I.F.S.I., force est de constater les résultats en termes d’évolution des effectifs des étudiants. Nous assistons à une déperdition d’étudiants de la première année à la troisième année de formation en soins infirmiers.
La perte des étudiants s’aggrave même ces derniers temps : d’une perte globale de 5 à 10 % sur trois années pour les promotions 1999/2002, la déperdition augmente de 25 à 30 % depuis les promotions de l’année 2000, date d’augmentation des quotas . La majeure raison invoquée pour ces départs étant une démission des étudiants en grande partie après le premier trimestre (1er stage). La seconde raison est un arrêt de la formation à l’issue de la première ou deuxième année pour une insuffisance théorique, clinique, ou les deux, après avis du conseil technique.
Pour comprendre la déperdition des étudiants au cours des études, nous dégageons quatre pistes de recherche possibles :

1) Le projet professionnel des étudiants

Nous pourrions nous demander ce que contiennent les informations qui sont communiquées aux étudiants sur le métier lors de leur orientation professionnelle. « L’image de l’infirmière est trop souvent réduite aux aspects négatifs de la profession, notamment la fatigue et le travail de nuit ou de week-end. Les côtés positifs et valorisants du métier sont rarement mis en avant, des campagnes de publicité seraient à organiser en ce sens. La valorisation de la responsabilité, de la diversité d’exercice et le débouché sur un emploi stable sont également à mettre en œuvre. » ! Cette communication tronquée à la base peut apporter une explication dans le choix professionnel peu éclairé sur les contraintes réelles de l’exercice et aboutir à l’abandon dès la première année d’étude. [1]

À l’éducation nationale, il serait intéressant de se pencher sur les critères selon lesquels sont orientés les étudiants dans cette filière.
Il faudrait pour déterminer la nature et la force de cette composante, faire un recensement des causes évoquées par les étudiants qui ont décidé d’abandonner leurs études.

2) Le mode de recrutement

Le CEFIEC rapporte qu’aux dernières épreuves de test psychotechniques, il y a eu une déperdition importante des candidats. Et pourtant, cela n’empêche pas l’arrêt des études pour insuffisance théorique due à des résultats incompatibles avec la poursuite de la formation.
Concernant les épreuves d’admission, le mode de recrutement choisi actuellement (échanges autour d’un sujet concernant la santé, et discussion sur le projet professionnel) est-il réellement pertinent ?

3) Les conditions d’accueil en IFSI

Le sous-effectif des équipes de formateurs diminue la capacité d’accompagnement des étudiants par l’équipe pédagogique.
Les conditions d’accueil des étudiants en soins infirmiers sont aussi à mettre en cause : certains IFSI se sont retrouvés avec un effectif doublé à la rentrée scolaire sans restructuration prévue des locaux. [2]

4) Le statut particulier des étudiants infirmiers

Le temps de scolarité est de 35 heures par semaine alors que le temps plein actuel pour le travail est à 35 heures. La difficulté des études tient au fait que la formation est en alternance, avec production de travail effectif pendant les stages. Ce qui rend ces études fatigantes physiquement et mentalement.
Par ailleurs, l’étudiant bénéficie de très peu d’avantages liés à la vie estudiantine (bourses d’études, accès à un job par manque de temps…) même si des aménagements ont été réalisés depuis l’année dernière (remboursement des frais de transport, indemnités de stages) [3], il n’en est pas moins vrai que certains arrêtent encore pour cause de difficultés financières.

En plus de ces réalités extérieures à l’étudiant, s’ajoutent des réalités intrinsèques, personnelles à l’étudiant.

Les variables personnelles de l’étudiant

Chaque bénéficiaire de la formation a son lot de variables qui n’est pas statique dans le continuum IFSI-lieux de stages, durant les trois années d’apprentissage.

L’âge de l’étudiant est une donnée importante. La majorité des candidats se présentent au concours d’admission dès l’obtention du baccalauréat. Ce qui représente une jeunesse de caractère mais aussi une « pauvreté » d’expérience de la vie liées à l’âge (hors cas particulier). Une expérience professionnelle si minime soit-elle, est un atout dans la capacité de l’étudiant à s’autonomiser, à assumer des responsabilités et à se projeter en tant que futur professionnel avec les contraintes du monde du travail.

Sa maturité affective : hormis le fait déjà énoncé de la jeunesse des personnes recrutées, certaines d’entre elles ne présentent pas la maturité affective nécessaire pour pouvoir gérer des expériences difficiles à vivre sur le plan humain. La réalité qui peut être cruelle dans un hôpital peut déstabiliser une personnalité fragile et la mener jusqu’à la décompensation psychologique. Elle peut aussi contribuer à la construction de défenses psychologiques inadaptées qui peuvent être corrosives tant pour lui-même que pour le patient. Avant cela, ces défenses peuvent aussi rendre difficile l’accompagnement pédagogique, par le refus plus ou moins conscient de se remettre en question pour se protéger. Dans ce cas, l’étudiant est freiné dans l’évolution de son apprentissage professionnel, et les acquisitions au niveau de « savoir se comporter ou savoir être » peuvent être hypothéquées de façon très importante.

L’estime que l’étudiant se porte (amour de soi, confiance en soi, vision de soi) : « je suis nul… comme l’avait dit tel membre de ma famille… » construite par son éducation et l’amour conditionnel ou inconditionnel que lui portent ses parents.

La relation que l’étudiant a établie avec les formateurs : « tel formateur ne m’apprécie pas…, celui-ci est injuste… », l’étudiant a tendance à répéter les relations qu’il entretenait avec ses parents, le formateur (de l’IFSI mais aussi celui du terrain) étant souvent mis à la place d’un de ceux-là. Il peut se jouer des transferts de ce type lors des entretiens individuels. Les contre-transferts que mettent en place les formateurs sont aussi un élément qui peut aider l’étudiant à s’identifier à ce dernier pour construire son identité professionnelle. Mais cela peut avoir l’effet contraire et le pousser à quitter son projet pour cette profession, si le(s) modèle(s) ne correspondent pas aux représentations qu’il s’était faites du professionnel infirmier.

Le sens du choix de cette profession : les professionnels infirmiers s’accordent à dire que la profession n’est plus vraiment le fait d’un choix sacerdotal, mais le métier nécessite quand même un minimum d’amour de l’humain. Choisir la profession parce qu’elle ne souffre pas du chômage est raisonnable ; mais est-ce suffisant pour pouvoir accepter de donner de soi à des personnes qui ne nous sont pas familières ? Est-ce suffisant pour pouvoir recevoir le vécu douloureux que peut occasionner l’exercice professionnel auprès de personnes en souffrance ? Nous pouvons poser la question. À la valeur de l’altruisme qui était alors courante à l’époque où j’ai entrepris les études d’infirmière, se substitut maintenant une recherche d’utilité sociale : « je veux faire un métier utile ». C’est une recherche d’identité avant l’heure.
La formation -promotion- professionnelle est un élément supplémentaire : « si je rate, que va penser mon employeur ? », ce qui peut augmenter la pression face à ses performances.

Sa propre histoire de vie : il est reconnu maintenant qu’une partie des choix de la profession infirmière se fait par désir de réparation d’un vécu personnel. Mais en dehors de cette donnée, l’histoire de vie de chacun peut être facilitante (ressources et encouragements de l’entourage, promotion) comme elle peut être handicapante. La mort, la maladie et son cortège de souffrances, les tragédies humaines auxquelles l’étudiant se retrouvera confronté en stage ne peuvent manquer de faire écho quelques fois avec sa propre histoire, ses propres souffrances.

Il peut aussi arriver que cette formation creuse un écart de qualification dans un couple. Cette profession étant très fortement féminine, si ce décalage bénéficie à la femme, la dynamique du couple peut s’en retrouver fortement perturbée.

Le moment de la venue de cet enseignement dans sa vie : nous l’avons précédemment vu, la majorité des étudiants sont dans la continuité d’un cursus scolaire. Les contraintes d’organisation familiale ne sont donc pas très fortes, si ce n’est un manque d’autonomie souvent mal vécu (encore chez ses parents et dépendant financièrement à 22 ans…).
Mais pour les promotions professionnelles ou dans le cas d’une réorientation professionnelle (l’étudiant est alors adulte), les charges de travail familiales grèvent le temps pour pouvoir étudier. Ce manque de temps peut être accompagné de remarques (reproches) de la part du conjoint qui se retrouve alors beaucoup plus sollicité qu’avant, et ce sur trois années.

La dynamique du groupe dans lequel il s’inscrit… ou pas. L’âge joue bien sûr dans les relations qui peuvent se créer entre les étudiants d’une même promotion. Mais pas seulement ; la maturité crée des « couples » avec des écarts d’âge important. Le milieu dont est issu l’étudiant est aussi une donnée qui va conditionner les individus avec lesquels il choisira de cheminer. Le recrutement pouvant se faire hors région, la différence de mentalité peut aussi être un facteur d’isolement de la part de la personne ou bien de celle du groupe. Enfin, les centres d’intérêts de chacun peuvent favoriser ou freiner les relations entre les individus.

Le mode d’apprentissage : les exigences de l’apprentissage de cette profession est en rupture avec ce qui se faisait les années antérieures. On ne peut se satisfaire de bachoter (sitôt appris, très vite oublié). Non seulement les apprentissages réalisés en première année sont toujours interrogés les années suivantes, mais de plus, il est nécessaire de lier les différents modules entre eux parce que la personne humaine est un être complexe qui fonctionne (presque) comme un tout. Le niveau de motivation mais aussi la prise de conscience qu’il est en acquisition de savoirs professionnels, au-delà d’une simple collection de notes pour obtenir un examen, aidera l’étudiant à dépasser cette difficulté pour en faire un atout.

Cette énumération de variables est loin d’être exhaustive. Ces données sont propres à chaque étudiant et peuvent évoluer considérablement au cours des trois années d’études, certaines devenues insurmontables pourront le conduire à l’abandon de son projet professionnel.

Mais nous sommes forcés d’admettre qu’à tous ces éléments propres à l’étudiant, s’ajoute la difficulté liée à l’encadrement, difficulté qui va crescendo.
À l’heure où l’on regroupe des services de soins, où l’on ferme des cliniques et des services de soins dans les hôpitaux, où l’on oblige les équipes infirmières à accueillir de plus en plus d’étudiants des autres formations de professionnels de santé, les capacités d’accueil en stage ne sont pas étudiées. Non seulement les professionnels sur les terrains souffrent d’un réel sous-effectif, mais il leur est rajouté toujours plus d’étudiants. La priorité d’une infirmière étant le patient (et nous l’en remercions), le ratio tuteur de stage/ étudiants est en déséquilibre et il serait fondé de penser que les étudiants risquent d’être livrés à eux-mêmes.

Pour la rentrée 2003, le ministre de la santé Jean François MATTEI a augmenté les quotas d’entrée de 26 000 à 30 000 (+ 4 000) le nombre d’étudiants en formation « selon les capacités des instituts (de formation en soins infirmiers) et les inégalités régionales éventuelles... [4]
Comment les IFSI déjà saturés vont-ils absorber cette nouvelle augmentation ? Car le déficit est aussi lié à l’attractivité du bassin professionnel de la région. L’hôpital ne bénéficie pas toujours de la totalité des infirmières qu’il forme, loin de là. Nous retrouvons donc ici une réalité quelque peu illogique : c’est dans les IFSI et les terrains de stage en sous-effectif que nous augmentons (et toujours plus) le quota des étudiants. La saturation se fait donc dans les régions déjà en difficulté pour travailler, et donc pour encadrer. Certes, nous aurons toujours plus de diplômés qui sortent des instituts de formation. Mais nous aurons raison de craindre quant à la qualité de leur formation.

Nous pourions donc nous dire que la déperdition des étudiants est un moindre mal, car elle permet la maintenance d’un minimum de qualité de la formation des étudiants en soins infirmiers. Relever le quotas n’est donc pas LA solution au problème posé par la pénurie que connaît notre profession. La courte vie professionnelle est une problématique bien plus importante. C’est comme si on s’activait à transfuser un patient ,sans se préoccuper d’intervenir sur la cause de l’hémorragie pour l’arrêter : le patient finira par mourir.

Mots clés : Quotas d’admission, Qualité de la formation, Déperdition, Etudiants en soins infirmiers.

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D ?perdition d’ ?tudiants

[1Direction Régionale des Affaires Sanitaires et Sociales- Schéma Régional de Formations en Soins Infirmiers de Picardie- Amiens- Décembre 2001-26 pages.

[2Circulaire DGS/PS 3/DH/FH 3 n°2000-227 du 24 mai 2000 relative à la détermination des quotas d’admission dans les IFSI pour les rentrées de septembre 2000 et février 2001.

[3Annexe à l’arrêté du 23 mars 1992 (B.O. du ministère des affaires sanitaires et sociales et de l’intégration n°92/13 du 07 mai 1992) relative au programme des études conduisant au diplôme d’état infirmier

[4Circulaire DGS/SD 2 C n°2002-76 du 7 février 2002 relative aux quotas d’étudiants à admettre dans les instituts de formations paramédicaux pour les années 2002, 2003 et 2004.


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