L’indispensable considération de subjectivité de l’évaluation

jeudi 25 janvier 2007, par Marc Catanas

Une histoire...

Tout à commencé dans les années 30 ou un professeur, M.Laugier [1] s’est intéressé aux notes attribuées par les professeurs et a fait l’expérience de multicorrection de copies d’agrégation d’histoire puisées dans les archives.
166 copies ont été corrigées par 2 professeurs travaillant séparément, sans connaître leurs appréciations respectives.Tous les deux avaient une longue expérience et corrigeaient méticuleusement. Les résultats obtenus ont révélé les faits suivants :
- La moyenne des notes du premier correcteur dépassait de près de deux points celle du second.
- Le candidat classé avant dernier par l’un était classé second par l’autre.
- Les écarts de notes allaient jusqu’à 9 points.
- Le premier correcteur donnait un 5 à 21 copies cotées entre 2 et 14 par le second
- Le second donnait un 7 à 20 copies cotées entre 2 et 11, 5 par le premier.
- La moitié des candidats reçus par un correcteur était refusée par l’autre.

Il est intéressant de pointer le fait qu’à cette époque (et pour certains encore aujourd’hui !) [2]
- les copies des élèves, assimilables à des objets physiques dont on peut déterminer la masse ou la longueur, peuvent être mesurables et quantifiables ;
- les divergences constatées résulteraient, comme en physique, d’erreurs de mesure dues au hasard ; aussi convenait-il de multiplier le nombre de mesures selon une procédure d’estimation statistique pour déterminer la « vraie note » de chaque copie ;
- il était donc possible d’améliorer la validité des examens et la fidélité de la notation [3]

C’est à partir de ces présupposés que l’on a considéré la note comme quelque chose de « sacré », certains on parlé de mythe de la vraie note, intangible et inflexible. Aussi, l’évaluation ou tout simplement la correction d’une copie ne s’est longtemps appréciée que par une mesure physique. Pourtant, ces variations d’évaluation entre correcteurs qu’a révélé l’expérience du Pr Laugier ont été le point de départ d’une science : la docimologie où on ne s’est plus seulement centré sur la production elle même (à savoir, la copie) mais aussi sur le notateur et sur les facteurs qui déterminent sa façon de corriger.

Qu’en est-il des sciences exactes ?

Une des critiques formulées au Pr Laugier reposait sur le fait que l’expérience s’est déroulée sur des copies d’histoire, science considérée comme non exacte ou « molle ». Qu’en est-il alors des sciences exactes ?

C’est une expérience de 1975 qui répond à cette question. L’Institut de Recherche sur l’Enseignement des Mathématiques de Grenoble entreprend une expérience analogue à celle de M.Laugier de multicorrection de copies [4]. Un échantillon de 6 copies photocopiées de mathématiques (niveau B.E.P.C.) est soumis à 64 correcteurs, avec un barème, très précis, sur 40 points.
Les résultats confirment ceux de l’enquête précédente, effectuée 43 ans plus tôt. La dispersion des notes atteint près de 20 points.

Que penser de tout ça finalement ? En fait ces expériences de docimologie qui est alors considérée comme la science des examens repose sur un principe non apparent de causalité : le correcteur de copies d’examens est surdéterminé par un ensemble de facteurs que l’on veut mettre à jour, il est « agi » [5].

La docimologie : une science...

Ces principes expliquent que lorsqu’un enseignant est face à une série de produits à évaluer (paquet de copies, oraux successifs d’examen...) il est soumis à des effets que la docimologie a étudiés [6] :
- Effet de contamination : L’avis des collègues peut influencer le correcteur.
- Effet d’ancrage et de contraste : Toute note dépend de la copie précédente.
- Effet de stéréotypie : Le professeur maintient un jugement immuable sur la performance d’un élève, quelles que soient ses variations effectives.
- Effet de halo  : Le professeur, influencé par des caractéristiques de présentation (soin, écriture, orthographe) surestime ou sous-estime la note. 
- Effet de tendance centrale  : Par crainte de surévaluer ou de sous-évaluer un élève, le professeur groupe ses appréciations vers le centre de l’échelle
- Effet de l’ordre de correction  : Devant un nouveau travail ou un nouveau candidat à évaluer, un évaluateur se laissera influencer par la qualité du candidat précédent. Un travail moyen paraîtra bon s’il suit un travail médiocre.

Au regard de tout ce qui vient d’être dit, on peut en fait se poser les questions suivantes :
- le fait de noter (c’est-à-dire ramener une évaluation à une simple mesure) est un acte d’enseignement qui nécessite une attention particulière de la part du professeur ; il ne saurait se ramener à une simple routine de contrôle ou à un rituel vidé de son sens. C’est un acte qui engage pleinement la responsabilité professionnelle de l’enseignant.
- la valeur chiffrée que je donne à l’autre ne serait-elle pas le reflet de ma propre valeur ?
- quel est le désir profond (ou inconscient)du professeur ? Que l’élève réussisse ? Ou qu’il échoue ?
Je vous laisse y méditer...

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[1J.Nimier « Les facteurs humains dans l’enseignement et la formation d’adultes » Portail Internet

[2René Amigues « La notation des copies en situation d’examen et de classe » IUFM Marseille

[3De Landsheere, G. (1972). Evaluation continue et docimologie. Précis de docimologie. Paris : Nathan.

[4J.Nimier Ibidem

[5JJ Bonniol, M Vial « Les modèles d’évaluatiuon » Ed De Boeck

[6Noizet, G. & Caverni, J.P. (1975). Psychologie de l’évaluation scolaire. Paris : PUF


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