Une histoire de camemberts…

vendredi 5 juillet 2013, par Didier Morisot

Didier Morisot, infirmier, tient déjà chroniques sur Infirmiers.com. Il y dispense des textes humoristiques, satyriques, voire les deux à la fois, autour des pratiques soignantes. Aujourd’hui, il fait du cadre manager le sujet de sa prose. De quoi nous faire réfléchir sur nos aptitudes à nous détacher du prescrit afin d’être cohérent avec le réel ...

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J’aurais dû prévenir mon cadre par rapport au fromage, ça lui aurait évité de me refiler une méga allergie. Vraiment, je ne m’y attendais pas. Surtout de sa part. Car cet homme est habituellement sympathique, bienveillant, à mille lieues des « surveillants » de jadis, croisements incertains du général Patton et de la mère supérieure d’un couvent de carmélites…

Un brave homme, donc, un « manager » plus précisément, l’hôpital moderne ayant des impératifs de rentabilité. C’est comme ça, c’est l’époque : mon cadre infirmier de proximité, le manager de mon centre médico-psychologique (CMP), a des comptes à rendre à sa hiérarchie. Et entre nous, il n’a pas un métier facile car c’est terrible une hiérarchie, ça a un appétit féroce ! Ça se nourrit de bilans, de rapports, de justificatifs : un foisonnement administratif aussi touffu que la toison pubienne de Shrek ! Toutes ces paperasses donnent, en effet, une raison d’être au mâle dominant, perché en haut du baobab, et soulignent l’importance de sa fonction.

Bref, chacun doit justifier son salaire en accumulant les preuves écrites, et, pour certains, ça devient presque une activité à part entière.

L’heure des comptes…

Mardi, 14 h 30 : je rentre dans le bureau de Frédéric - on va l’appeler comme ça, c’est un prénom cool -, je rentre dans son bureau car c’est le jour de mon entretien annuel. Joie, bonheur ! Le moment de s’interroger sur sa pratique : points forts, difficultés éventuelles, motivation, projet professionnel… L’occasion également de surveiller ses narines, si on ne veut pas se faire tirer les vers du nez !

- « …et avec Duschmoll, ça va ? Je ne le sens pas trop depuis quelques temps.

- Et ta sœur, elle est agent secret à la CIA ? » Mort de rire…

En attendant de balancer les collègues, je constate qu’il y a de l’innovation dans l’air. Soucieux de faire remonter des documents clairs et attrayants en haut du baobab, Frédéric a retranscrit le travail de chaque infirmier sous forme de « camembert ». En 3D, chaque portion de fromage correspondant à un type particulier d’activité : consultation avec le médecin, visite à domicile, entretien, atelier thérapeutique…, sans parler de tous ces temps morts qui ne le sont pas tant que ça, ces no man’s land récurrents où l’infirmier boit son café, échange avec le collègue de façon fortuite (les meilleures transmissions, coco !), se gratte l’oreille gauche, lit un bout de journal, se documente sur internet, soulage un besoin aussi naturel qu’impérieux. On ne s’en rend pas compte, en effet, mais la nature n’a rien à cirer de la démocratie. Bref, tous ces moments indispensables qui permettent de relâcher la pression et de garder un minimum de paix intérieure, condition indispensable en psychiatrie pour bosser de manière un peu cohérente.

Frédéric me regarde avec ses grands yeux scintillants - une vieille technique d’enfumage : quand ça scintille, ça fait baisser l’agressivité en face. Il me regarde et me cause en même temps.

- « Dis-donc, Didier, tu es consciencieux, ton travail est apprécié, mais tu peux sans doute t’améliorer sur un point : au vu des statistiques que tu as remplies, je constate qu’un certain nombre d’heures ne correspondent à rien de précis. Peut-être as-tu un problème d’organisation ? Regarde ton camembert : la portion des plages horaires indéterminées… je suis sûr que tu peux optimiser ton agenda et réduire ce pourcentage de temps mort. » Traduction : si tu travaillais un peu au lieu de glander, ça serait pas mal.

Puis, Frédéric passe très vite à l’étape suivante. La technique pour faire passer la pilule, en fait : tu balances le machin pourri en premier et tu embrayes aussitôt après sur quelque chose de plus léger. Moment de solitude, désarroi de l’infirmier perdu en rase campagne. J’ai pourtant l’habitude des coups foireux, mais je l’ai pas vu venir celui-là ! Frédéric a déjà repris son scintillement, le même que l’on retrouve chez les golden-boys de la politique et chez certains vendeurs de voitures d’occasion.

- « Et sinon, tu comptes reprendre l’activité pétanque à la rentrée ?

- Ah que oui ! Maintenant que j’ai les boules, autant en faire quelque chose ! »

Mais les grandes douleurs sont muettes. Les petites vexations, également. J’ai bien compris le message et je sors du bureau avec la ferme intention de redonner des couleurs politiquement correctes à mon camembert...

OK, Frédo. Tu veux jouer ?

Un an pour redresser la barre. D’abord, comprendre ce qui s’est passé. Ensuite, élaborer une stratégie. En fait, le constat est limpide : moi qui suis pourtant obsessionnel, j’ai « oublié » de rentrer dans l’ordi quantité d’actes mineurs (coups de fil, accompagnements de dernière minute, discussions informelle…) et j’ai allègrement sous-estimé le temps passé dans la chariote pour aller d’un patient à l’autre. OK, Frédo. Tu veux jouer ?

Virage à 180 degrés. Du jour au lendemain, je note tout, je cote tout, et je charge la mule avec délectation. Vingt minutes de trajet ? Allez, on va dire trente. Visite à domicile, je me casse le nez sur la porte, mais je cote quand même. Et puisque j’ai un creux dans mon planning, je téléphone à un autre pour prendre de ses nouvelles : deuxième cotation ! Etc, etc… La bidouille, l’autre pays du fromage.

L’inconvénient, c’est que je passe bientôt un temps fou sur l’ordi pour rentrer mes statistiques. Mais après tout, c’est ce qu’on me demande. À y réfléchir, c’est même la tendance naturelle de toute institution : justifier son existence au moyen de preuves statistiques et comptables et faire passer au second plan la mission initiale, ce pour quoi on a été créé.

Dans la Police, on appelle ça la « bâtonite », mettre les bons bâtons dans les bonnes cases. En plus, on en profite pour caresser la préfecture dans le sens du poil. En fait, c’est très simple : si vous comptez UN acte de vandalisme pour cinq voitures brûlées en rang d’oignons, le chiffre de la délinquance (un) reste modeste. Par contre, si vous arrêtez un dealer qui revend du cannabis, de la coke et de l’ecstasy, vous avez résolu TROIS affaires de stupéfiants. Elle est pas belle, la vie, coco ? Bref, je m’adapte.

Rira bien…

Un an plus tard, je passe à nouveau l’épreuve du feu, juste après la réunion de service destinée à programmer les futures réunions - je ne plaisante pas -, j’ai droit à un nouveau bilan. Frédéric me reçoit avec son plateau de fromage… et là, enfin, joie, bonheur, allégresse ! J’ai droit aux félicitations du jury !

- « Je suis content de voir que tu as revu ton organisation, Didier. C’est bien, ça prouve que tu sais te remettre en question. C’est une grande qualité ! »

Vingt minutes plus tard, je ressors après avoir récolté des lauriers gagnés un peu à la sueur de mon front, et beaucoup grâce à mes facultés d’adaptation. Cela dit, je suis fier de moi, mais sans plus. Et le doute subsiste, quelque part. Frédéric est un gars intelligent - sinon, il ne serait pas cadre ! -, mais le bougre est-il vraiment dupe ?

Impossible de répondre… En fait, il a eu ce qu’il voulait : des jolis camemberts à faire remonter jusqu’au sommet du baobab. Mission accomplie.

Allez ! Circulez, y’a rien à voir, comme on dit dans la Police. Lorsqu’elle a fini de mettre les bâtons dans les bonnes cases et prend enfin le temps d’aller sur le terrain

Didier MORISOT
Infirmier en Saône-et-Loire
didier.morisot@laposte.net


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