Prospective sur le métier de manager aux Rencontres annuelles des cadres (Part. II)

Après avoir planté le décor dans un précédent article, Cécile Kanitzer, Dominique Combarnous et Marie-Gabrielle Vaissière-Bonnet font un peu de prospective pour essayer d’identifier le métier de cadre de santé de demain. Elles s’appuient pour cela sur les retours des professionnels de terrain qu’elles ont enregistrés lors des Rencontres Annuelles des Cadres de la FHF en 2017.

En amont des prochaines Rencontres Annuelles des Cadres (RAC) de la FHF, qui auront lieu les 22 et 23 mars 2018 (lien programme) et seront composés de séquences plénières animées par des conférenciers et de workhops animés par des partenaires, nous souhaitions aborder l’avenir de la fonction de cadre de santé.

Demain des cadres managers ouverts, souples et nomades

La plupart des participants aux ateliers organisés lors des RAC 2017 pensent que les cadres de demain vont être responsables de plusieurs structures avec une équipe plus encline à avoir une vision globale du patient au décours de son parcours de soin. Celle-ci sera la plupart du temps en partenariat avec d’autres équipes dans un niveau de qualité et de prestations prédéfinis. De cette configuration résultera un travail avec des professionnels de métiers différents et d’autres structures pour la réalisation de la performance. Une prestation patient porteuse de valeurs qui matérialise, donne du sens et justifie les parcours à disposition de la personne soignée.

Le cadre devra alors probablement intégrer les contraintes des autres partenaires et gérer un certain nombre de prérogatives à distance. Il sera le facilitateur et le coordonnateur de parcours et responsable du management avec une nouvelle donne : la confiance. Une confiance établie au sein d’un cadre clair pour pouvoir développer la coresponsabilité, la liberté de propositions, ainsi chacun pourra être reconnu et fier des résultats obtenus.

La crainte d’un certain nombre de cadre est de voir disparaître leur rôle au profit d’IDE « référent » de coordination de ce parcours patient. L’un n’est pas antinomique de l’autre, on a besoin d’un manager agile qui saura fédérer, rassurer, challenger, orchestrer, piloter... et inventer de nouveau mode d’évaluation des pratiques professionnelles pour rester lui-même « zen et serein » !

Le cadre devra dépasser les modes organisationnels actuels, qui font intervenir les normes et les règles, au bénéfice d’un mode plus individuel en termes d’apprentissage et d’évolution des compétences. Il sera probablement contraint de communiquer en logique projet sans être présent en permanence. Il aura donc besoin d’anticiper et de déléguer afin de garantir la qualité et la sécurité des soins. La performance du cadre sera alors le fruit de ces résultats ainsi que le repérage de nouveaux potentiels pour l’avenir.

Anticiper et impulser des projets créateurs de valeur

Nouvelles contraintes : celles du temps dans une société où beaucoup de choses s’obtiennent instantanément : l’urgence de l’obtention du résultat ! La consommation immédiate du service attendu contraindra probablement les cadres à anticiper. Ce qui va compter dans les années à venir, c’est ce qui sera fait, peu importe où et quand cela sera !

Le management doit se réinventer et se restructurer pour être et avoir un coup d’avance dans l’innovation. Il faut créer un espace où puisse librement s’exprimer l’intuition. Qui de mieux que les professionnels de terrain savent ce qui est bien pour eux et surtout pour le patient !
Pour se faire, il ne faut pas se contenter de réaliser de l’amélioration continue mais également impulser des projets créateurs de valeurs. Le cadre de santé doit travailler d’avantage sur la création de nouveaux process que sur la résolution de problème en mettant l’innovation au cœur du quotidien. Il est indispensable de réaliser des analyses de valeurs pour la patientèle afin de connaître les besoins de demain.

Mais pour tout cela, il faut que les cadres de santé soient associés à la stratégie de l’établissement pour comprendre et donner du sens. Le management doit aller vers plus d’ouverture, de maillage, d’alliances et d’innovation...

La formation des cadres de santé

La ré-ingenierie de la formation des cadres de santé est attendue. Une des finalités des accords de Bologne signés en 1999 sur l’enseignement supérieur et la formation continue, dite réforme LMD (Licence, Master, Doctorat) est d’organiser l’harmonisation européenne des diplômes et de favoriser le rapprochement entre l’université, les grandes écoles et le monde professionnel. La reforme LMD permet d’harmoniser les maquettes pédagogiques selon un modèle unique et un découpage en modules avec l’acquisition de crédits, (ECTS2).

Les référentiels d’activités et de compétences ont été finalisés en 2012. Les référentiels de formation et de certification restent encore à écrire. Depuis 5 ans, la profession espère la finalisation de cette ré-ingénierie qui devrait permettre de tourner la page du Décret de 1995. Le diplôme de cadre de santé pourrait aussi s’obtenir en partie par VAE (validation des acquis de l’expérience).

La VAE est un droit individuel confirmé par la Loi du 17 janvier 2002 dite de modernisation sociale (Chapitre II, section 1). Elle ouvre la possibilité d’obtenir tout ou partie d’un diplôme sur la base des acquis d’expérience professionnelle. Plusieurs diplômes concernant les secteurs sanitaires et sociaux devront être à terme accessible à la VAE.

Pour celui de cadre de santé cela s’inscrirait dans une certaine logique, la majorité des cadres ayant exercé la fonction avant la formation. C’est le déploiement observé des « faisant-fonctions » de cadre de santé, véritables processus de professionnalisant garantissant l’investissement dans un second temps de l’établissement au financement d’études promotionnelles.

Et qu’en sera-t-il demain ?

La FHF et l’ANCIM partagent des perspectives stratégiques élaborées, notamment à partir des contenus de l’atelier des RAC 2017. Quatre scénarii ont été proposés aux participants à cette occasion :

  • 1. Le décret de 1995, mais la formation est adaptée au référentiel du métier tel que définit en 2012. Le diplôme reste commun pour les cadres de santé de gestion et de formation. Les conventionnements universitaires restent aux orientations choisies par les instituts de formation. Il est maintenu un diplôme professionnel valant 60 à 120 ECTS mais il faut préciser la reconnaissance d’un grade universitaire
  • 2. Le décret de 1995 est supprimé et il est créé un master commun pour les cadres de gestion et de formation
  • 3. Le décret de 1995 est supprimé et il est créé une formation avec un tronc commun puis une spécialisation (manager ou formateur) conduisant à un master dont le domaine est orienté vers le métier exercé
  • 4. Le décret de 1995 est supprimé et il est créé une formation avec une distinction forte d’emblée entre le métier de manager et celui de formateur, conduisant à un diplôme de cadre de santé dont le domaine est orienté vers la spécialité d’exercice. Dans ce scenario, on s’oriente vers deux métiers de cadre de santé spécialisés : manager ou formateur.

Des professionnels très attachés au tronc commun de formation

C’est le scenario 2 qui a été plébiscité par les participants (il recueille 56 voies en sa faveur), et le scénario 4 qui est rejeté (par 61 voies). Clairement, les cadres de santé ne veulent pas être distingués en deux compétences distinctes entre la gestion et la formation. Ce scénario supprime de facto le diplôme professionnel délivré aujourd’hui à l’issue d’une formation en Institut de Formation des Cadres de Santé (IFCS). La formation devient universitaire pour un diplôme unique conduisant à deux exercices possibles : la gestion ou la formation.

Parmi les améliorations pouvant enrichir les scénarii, les participants ont proposé :

  • Prévoir une formation obligatoire en pédagogie renforcée ou compagnonnage d’un an en tant que cadre formateur et un exercice obligatoire en unités de soins cliniques pour un cadre formateur ;
  • Rendre possible un accompagnement spécifique, par tutorat ou compagnonnage entre deux postes ou à chaque changement de la gestion à la formation et inversement ;
  • En sus du diplôme commun, envisager la possibilité d’un doctorat en management ou en pédagogie.
  • Demain, les cadres de santé seront être coauteurs des transformations de l’hôpital ou des établissements médicosociaux :
  • Le « manager de demain » devra être un pilote ouvert et souple, aux fortes compétences relationnelles ;
  • Il devra fédérer son équipe autour d’une vision partagée et s’appuyer sur une base personnelle de courage et d’équilibre ;
  • Les cadres de santé devront devenir experts du management au delà de l’expertise soignante.

Il restera à préciser la dénomination de ce manager de proximité dont le terme de « cadre de santé » n’est peut-être déjà plus adapté. Enfin, il sera nécessaire d’interroger la formation des cadres supérieurs. Inexistante aujourd’hui, elle devient une nécessité pour accompagner les compétences aux managements intermédiaires.

La clef de la réussite sera le temps. Le temps de s’arrêter sur le sujet de l’encadrement soignants pour nos politiques. Le temps pour les métiers des filières soignantes de mettre un terme à leur cloisonnement entre la formation et la gestion. Car c’est l’unité et l’intérêt collectif partagés qui conduiront la réforme nécessaire aux compétences managériales de proximité.

Cécile Kanitzer
Conseillère paramédicale, Fédération Hospitalière de France (FHF)
Dominique Combarnous
Cadre Supérieur de Santé, Hospices civils de Lyon (HCL)
Présidente de l’Association Nationale des Cadres Infirmiers et Médico-techniques (ANCIM)
Marie-Gabrielle Vaissière-Bonnet
Responsable-adjointe aux Ressources Humaines Hospitalières, (FHF)


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