L’allongement des siestes durant la journée, un signe précoce de démence ?

mercredi 6 avril 2022, par Yue Leng

Si vous êtes adeptes de la sieste régulière et que cette activité vous prend toujours plus de temps, il est peut-être temps de vous inquiéter. Car, selon une étude du Dr Yue Leng, professeur en psychiatrie de l’université de Californie, cela pourrait s’avérer annonciateur d’une déficience cognitive. Elle l’explique dans un article publié dans le web magazine « The Conversation » dans lequel elle conseille de surveiller les personnes âgées dont les temps de sieste s’allongent au fil du temps. Un critère d’évaluation à mettre en pratique dans un EHPAD ou un service de gériatrie ?

Après une nuit de mauvaise qualité, les médecins recommandent souvent de s’adonner à des siestes éclairs afin de récupérer et de tenir jusqu’au soir suivant. Mais chez les personnes âgées, l’allongement de la durée des siestes pourrait constituer un signe précoce de démence.

Jusqu’à présent, les recherches visant à déterminer la façon dont la pratique de la sieste affecte la cognition chez l’adulte ont obtenu des résultats mitigés. Certaines études semblent indiquer que faire la sieste est bénéfique pour la cognition des jeunes adultes. D’autres, menées sur des adultes plus âgés, suggèrent au contraire que faire la sieste pourrait être lié à la survenue de déficiences cognitives. Toutefois, un grand nombre de ces études ne s’appuient que sur des données obtenues par auto-évaluation. Or, dans certains cas, cette méthodologie pourrait n’être pas suffisamment précise : les personnes atteintes de déficience cognitive pourraient notamment avoir des difficultés à renseigner de façon fiable la durée ou la fréquence de leurs siestes.

En tant qu’épidémiologiste étudiant le sommeil et la neurodégénérescence chez les personnes âgées, j’ai cherché à savoir si des changements dans les habitudes de sieste pouvaient être annonciateurs de déclin cognitif. Les résultats que j’ai obtenus avec mes collaborateurs démontrent qu’il est normal que la durée des siestes augmente à mesure que l’on vieillit, mais qu’un allongement excessif pourrait bien constituer un signe de déclin cognitif.

Lien entre sieste et démence

Les troubles du sommeil et les siestes intempestives sont des symptômes bien connus associés aux formes légères à modérées de la maladie d’Alzheimer, ainsi qu’à d’autres formes de démence de la personne âgée. Souvent, à mesure que la maladie progresse, ces symptômes deviennent plus extrêmes : les patients parviennent de moins en moins à trouver le sommeil lorsqu’ils se couchent, sont plus susceptibles de se réveiller durant la nuit, et donc plus enclins à se sentir somnolents pendant la journée.

Afin d’examiner le lien entre sieste et démence, mes collègues et moi-même avons étudié un groupe de 1401 personnes âgées en moyenne de 81 ans. Ces personnes participaient au projet Rush Memory and Aging, une étude longitudinale destinée à analyser le déclin cognitif et la maladie d’Alzheimer. Durant 14 ans, les participants ont porté un appareil, semblable à un bracelet-montre, destiné à suivre leur mobilité. Les périodes d’inactivité prolongée ont été interprétées comme des siestes.

Au début de l’étude, environ 75 % des patients ne présentaient aucun signe de déclin cognitif. Parmi les autres patients, 4 % étaient atteints par la maladie d’Alzheimer et 20 % étaient atteints par un déclin cognitif modéré, ce qui constitue fréquemment un signe avant-coureur de risque de survenue de démence.

Au fil des années, la durée quotidienne des siestes a augmenté pour l’ensemble des participants, cependant nous avons constaté des différences entre les personnes atteintes par la maladie d’Alzheimer et les autres. Les siestes des participants qui n’ont pas développé de déficience cognitive se sont allongées en moyenne de 11 minutes par an. Chez les personnes pour lesquelles un diagnostic de déficience cognitive modérée était établi, cette durée faisait plus que doubler : la durée des siestes augmentait en moyenne de 25 minutes par an. Enfin, chez les participants pour lesquels un diagnostic de maladie d’Alzheimer était posé, cet allongement triplait encore, atteignant 68 minutes supplémentaires par an, en moyenne.

En fin de compte, nous avons constaté que les personnes âgées qui faisaient une sieste au moins une fois par jour, ou qui dormaient plus d’une heure en journée avaient 40 % de risques supplémentaires de développer la maladie d’Alzheimer que celles qui ne faisaient pas de sieste quotidienne ou que celles qui faisaient une sieste dont la durée n’excédait pas une heure. Ces résultats sont restés inchangés même après correction des facteurs tels qu’activités quotidiennes, maladies ou prise de médicaments.

Sieste et cerveau « Alzheimer »

Notre étude démontre que l’allongement de la durée des siestes est un élément normal du vieillissement, mais seulement dans une certaine mesure. Nos collègues de l’Université de Californie à San Francisco ont identifié un mécanisme qui pourrait expliquer pourquoi les personnes atteintes de démence font des siestes plus longues, et plus fréquentes.

Ils ont procédé à la comparaison post-mortem des cerveaux de personnes décédées sans avoir été touchées par un quelconque déclin cognitif avec les cerveaux de personnes atteintes par la maladie d’Alzheimer. Les résultats ont révélé que chez ces dernières, trois régions cérébrales recelaient moins de cellules nerveuses (neurones) impliquées dans l’éveil. Ces changements neuronaux semblent liés à la présence d’agrégats de protéines Tau, des marqueurs de la maladie d’Alzheimer se formant lorsque ladite protéine Tau, qui aide à stabiliser les neurones sains, forme des amas qui finissent par entraver la communication entre neurones.

Bien que notre étude ne démontre pas que l’augmentation des siestes entraîne un déclin cognitif, elle indique que les siestes prolongées constituent un signal potentiel d’accélération du vieillissement. Des recherches supplémentaires permettraient de déterminer si une surveillance de la durée des siestes pourrait aider à mieux détecter la survenue d’un déclin cognitif.

The Conversation

Yue Leng, Assistant Professor of Psychiatry, University of California, San Francisco

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.


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