De l’engagement organisationnel à la recherche en sciences infirmières : les soignants peuvent-ils s’engager dans un monde hostile ?

mardi 9 janvier 2018, par Fabien Marsac

La recherche en sciences infirmières fait entièrement partie de notre identité professionnelle et pourtant elle peut sembler incompatible avec notre quotidien.S’engager dans la recherche peut pourtant être un facteur de motivation et d’épanouissement professionnel. Et peut s’avérer un outil de management très efficace.

Le contexte du secteur médical et médico-social pousse les organisations à modifier leurs stratégies pour atteindre de nouveaux objectifs. Nous retrouvons souvent cette notion de changement dans les services avec un regard nostalgique quand les plus anciens évoquent l’hôpital qui les a formé.

Évaluer la performance en dehors d’une vision comptable

Les motivations sont différentes et le travail en lui-même a été modifié. Ce changement de qualité de vie au travail a considérablement impacté la notion d’engagement auprès des personnels et leurs motivations. La dimension de l’activité professionnelle fait également face aux différentes représentations générationnelles. En effet, les générations X,Y et même Z aujourd’hui, n’ont pas du tout la même approche et surtout les mêmes attentes de leur métier. Il n’y a pas d’opposition à y voir, la difficulté relève de la capacité de l’encadrement à adapter son management en fonction des attentes des salariés.

En raison de l’évolution des organisations et du milieu professionnel, les entreprises rencontrent des freins pour évaluer la performance des salariés en dehors d’une vision comptable qui ne serait axée que sur le résultat chiffrable. D’autres aspects commencent à intéresser les directions d’établissements, notamment l’engagement des salariés ou la motivation, qui pourraient être des leviers de performance et donc des gages de qualité, notamment dans la prise en soins des patients.

De l’engagement prescrit par l’organisation...

La notion d’engagement organisationnel a été largement documentée dans la littérature. L’engagement fait d’abord référence à l’engagement en politique ou pour un militant. Dans les années 1970, des sociologues définissent l’engagement par la capacité que les individus ont de s’engager dans des « trajectoires d’activités cohérentes » [1]. Cette notion fait référence aux nombreuses possibilités qui s’offrent à une personne dans le milieu du travail. Dans une même profession, nous pouvons déterminer différentes activités qui vont se succéder au cours de la carrière d’un salarié. Ce parcours professionnel sera cohérent dans l’atteinte d’un objectif global. Dans cette approche, l’engagement serait un comportement contraignant induit à un instant précis, dans un but déterminé par l’individu mais qui est également impacté par les principes de l’organisation.

...à l’attachement du salarié vis à vis de l’organisation

L’engagement dans l’organisation - ou organizational commitment en anglais - se définit, selon Meyer et Allen, « par une attitude qui traduit la force unissant l’individu à son travail. L’engagement implique l’attachement affectif (s’identifier à l’organisation), l’attachement instrumental (coût d’opportunité) et enfin l’attachement moral (obligation envers l’organisation). Cela traduit la nature et la force des liens qui unissent l’individu à son travail » [2]. Le type d’engagement déterminerait ainsi la performance d’une personne dans son milieu professionnel.

Chaque soignant doit s’interroger sur quel type de dimension il est lié à son employeur, sachant que l’engagement affectif favoriserait l’autonomie professionnelle et permettrait de développer les compétences individuelles et collectives. Finalement, cela renvoie à la question des représentations que chaque infirmier peut avoir de son propre métier.

S’engouffrer dans l’espace de liberté des sciences infirmières

L’autonomie au travail repose sur la possibilité pour le salarié d’être acteur dans son travail, de participer aux décisions, d’utiliser ses compétences et de s’épanouir dans son organisation. Nous avons du mal à percevoir, avec cette définition, la réalité du quotidien auquel fait face chaque soignant. Comment chaque acteur peut-il favoriser et développer son identité professionnelle, et de surcroit créer un environnement propice à la qualité de vie au travail dans un monde qui semble si hostile ?

Le secteur industriel considère que c’est dans un milieu contraint que l’on peut favoriser l’émergence de nouveaux projets, ou du moins s’interroger dans le but d’innover. Florence Nightingale [3] sera pionnière, dès 1859, en s’engageant dans la recherche et ses travaux continuent encore d’inspirer les soins infirmiers d’aujourd’hui. L’innovation et le questionnement de cette « infirmière chercheuse » permettront de construire les prémices des sciences infirmières. C’est dans cet espace de liberté que les infirmiers doivent appréhender leur profession. Favorisant la sécurité des soins en développant des pratiques relevant de données probantes, elle permet également de réaliser des soins pertinents, efficients et économiques.

Intégrer la recherche dans la gestion des équipes

L’enjeu de la recherche est centré sur le patient mais intègre également les enjeux financiers des structures. Le développement de nouvelles connaissances valorise le travail des soignants, développe de nouvelles compétences et favorise la professionnalisation des personnels de santé. Dans cette démarche, le passé permet de construire le présent et invite à réfléchir sur l’avenir. Au même titre que l’examen clinique, la recherche en sciences infirmières appartient à notre cœur de métier et peut permettre de dimensionner le soin dans un paradigme humaniste [4] [5], plus proche de nos valeurs professionnelles.

Dès 1990, le législateur a repéré la nécessité d’intégrer la recherche dans la gestion des équipes, notamment l’opportunité de développer des soins de qualité. Il y a bien une différence notable entre la recherche infirmière et la recherche médicale. L’amélioration dans la réalisation des soins est enjeu primordial. Malheureusement, contrairement aux pays anglo-saxons, la France accumule les retards dans ce domaine. L’infirmière de demain devra développer, encore plus qu’hier, sa capacité réflexive pour prendre des décisions basées sur des travaux de recherche.

Manager par la recherche, c’est manager par la compétence

C’est bien l’engagement individuel et l’engagement collectif qui permettront de dimensionner le métier d’infirmier à la juste place dans les organisations. Valorisons nos compétences en créant nos propres savoirs issus de notre cœur de métier. Dans ce contexte, l’infirmier devient un être pensant et structuré, doué d’une capacité réflexive, lui assurant l’autonomie de sa profession et participant à l’écriture de son avenir. La recherche peut être un levier permettant à chaque génération et à chaque personnel de satisfaire ses attentes. S’inscrivant dans l’opérationnalité, elle pousse chaque individu à contextualiser le soin et à innover. Manager par la recherche, c’est manager par la compétence et par la motivation pour assurer un renouveau permanent de son organisation.

Fabien Marsac
marsac.fabien@wanadoo.fr
Infirmier diplômé d’état
Cadre de santé


[1Becker HS. Sur le concept d’engagement. SociologieS [Internet]. 22 oct 2006 [cité 8 févr 2016] ; Disponible sur : https://sociologies.revues.org/642

[2Jamoussi D, Kolsi M. Memoire Online - la conciliation entre vie privée et vie professionnelle et son impact sur l’engagement au travail - [Internet]. ISG Tunis ; 2007 [cité 8 févr 2016]. Disponible sur : http://www.memoireonline.com/04/08/1039/m_conciliation-vie-privee-vie-professionnelle-engagement-travail3.htm

[3Loiselle C, Profetto-McGrath J, Polit D, Beck CT. Méthodes de recherche en sciences infirmières  : Approches quantitatives et qualitatives. Saint-Laurent, Québec : ERPI - Le Renouveau Pédagogique Editions ; 2007. 600 p.

[4Cara C, O’Reilly L. S’approprier la théorie du Human Caring de Jean Watson par la pratique réflexive lors d’une situation clinique. Rech Soins Infirm. 2008 ;(4):37–45.

[5Duquette A, Cara C. Le caring et la santé de l’infirmière. Infirm Can. 2000 ;1(1):10‑1.


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