Entre staff ethique et groupe de parole

dimanche 15 avril 2007, par Karin Galland

Un patient, une histoire un peu plus particulière, un peu plus familière : chaque soignant garde un souvenir impérissable de situations de soins qui ont perturbé son affect voire sa relation aux soins. Parfois la verbalisation, la discussion entre collègues surviennent comme une façon de se rassurer et de réduire ses peurs ; souvent, l’introspection, l’introversion, le renfermement ou le détachement, annonciateurs de troubles… L’incontournable réflexion sur la portée de nos actes relève du domaine de l’éthique.

Les enjeux de la communication et de l’éthique

L’émergence de l’éthique et des groupes de réflexion éthique au sein des unités de soins répond à un ensemble de causes sociologiques interdépendantes qu’il convient d’identifier afin de comprendre les enjeux du développement d’une telle démarche.
D’une part, l’évolution du contexte de soins et le processus de progrès technique complexifient la prise en charge des patients et placent les soignants face à des choix professionnels difficiles. Il leur faut faire front à la fois à une nouvelle conception des soins prônant autonomisation et responsabilisation mais aussi aux risques d’instrumentalisation de l’Etre Humain, eu égard aux possibilités quasiment illimitées des progrès scientifiques.
D’autre part, la progression de la spécificité des infirmiers vers la professionnalisation amène la réflexion dans le champ des compétences infirmières et s’oppose au mode traditionnel de division du travail décision/exécution(médecin/infirmier). Les infirmiers souhaitent participer à la décision médicale qu’ils sont chargés de mettre en œuvre, en particulier lorsque cette décision soulève des problèmes éthiques. Les médecins conservent la responsabilité légale de la décision thérapeutique mais ne semblent pas moins préservés des conflits de conscience que soulèvent certaines situations de soins. Le manque de communication observé entre eux, les isole d’avantage dans la solitude et semble affecter la qualité et l’objectivité des décisions. Les actes de soins perdent parfois leur sens et l’organisation des soins toute entière devient totalement incohérente et se transforme en un imbroglio qui place le patient en situation d’insécurité. C’est pour répondre à cette quête de sens et rétablir une communication et une cohésion entre les soignants que les groupes de réflexion éthiques sont nés.
Cependant, si les causes de l’émergence de ces groupes demeurent facile à concevoir, en revanche, la réalisation concrète de cette communication et de ce partage de décision reste complexe.
Faut-il se focaliser sur le patient lui-même ou privilégier le vécu psychologique des soignants ? Ou bien encore harmoniser les deux objectifs ? Toutes les solutions semblent a priori possibles : mais, à chaque objectif son outil de réalisation spécifique et son organisation propre.

Le staff éthique

C’est une réunion d’équipe pluridisciplinaire au cours de laquelle le cas d’un patient (ou de plusieurs) est évoqué. L’histoire de sa maladie est brièvement retracée par un membre de l’équipe et le problème évoqué clairement. Chacun prend ensuite la parole pour s’exprimer sur la situation et confier à l’équipe sa perception professionnelle des événements. L’analyse de la situation peut ensuite s ‘effectuer selon des repères juridiques, déontologiques ou moraux.
Les principales questions étant :
- Les Lois sont-elles respectées ?
- Peut-on concilier les valeurs morales du patient avec les contraintes médicales et paramédicales ?
- Peut-on apporter une meilleure prise en charge du patient ? Plus adaptée et personnalisée ?
- A-t-on utilisé toutes les ressources possibles ?

Au terme de ce questionnement, l’ensemble de l’équipe décide de la démarche à adopter et construit une stratégie d’action concrète et précise au sein de laquelle chacun apporte ses diverses compétences.
Les objectifs d’une telle réunion visent à :
- Tenter d’adopter la démarche de soins la plus adaptée à la personne soignée dans la situation qu’elle vit à ce moment précis
- Réajuster les éventuelles dérives déontologiques, juridiques ou morales
- Permettre aux membres de l’équipe d’aborder les problèmes délicats en consensus et d’agir de concert
- Favoriser la communication interne de l’équipe et renforcer la cohésion de travail pour obtenir une cohérence professionnelle à l’égard des patients.

Une telle démarche n’est pas sans risques et elle suppose de la part de l’animateur de la réunion de demeurer vigilant sur l’éventualité de certains écueils. Il faudra écarter les problèmes techniques qui relèvent plus d’une résolution de problème quotidienne et d’utilisation des ressources techniques de l’équipe. Le sujet et le problème doivent être recentrés fréquemment afin d’éviter les dispersions et les conflits de personnes. Il faut proscrire les jugements de valeurs, les préjugés et les démarches stéréotypées ou systématisées. La réussite d’une telle démarche repose sur le respect du secret médical et de la parole de l’Autre. La base du volontariat est une règle incontournable, les réunions d’éthique représentent la propension d’une équipe à s’engager dans une démarche d’amélioration continue de la qualité des soins.

Le groupe de parole

C’est une réunion de soignants au cours de laquelle, chacun évoque son vécu psychologique, ses difficultés, ses peurs quant à la relation au soin ou à la personne soignée. L’animation doit être conduite par un professionnel compétent dans le domaine de la psychologie car le potentiel émotionnel de tels échanges peut troubler l’équilibre psychoaffectif de l’ensemble d’une équipe et doit être canalisée et décryptée par une personne experte.
Le groupe de parole est un espace de libération où une équipe s’octroie le temps et le droit d’exprimer ses malaises. Les sujets sont souvent centrés sur un patient mais ce n’est pas un lieu de décision, ni de réflexion collégiale quant à la prise en charge des patients. C’est une pause dans le tumulte du travail durant laquelle, on vient déposer un certain nombre d’émotions, se décharger de poids qui ralentissent l’efficience et la clairvoyance du soignant. Les échanges sont centrés sur l’écoute et la compréhension.
Si, d’aventure, une situation devient dangereuse pour un individu ou pour un groupe d’individus, les compétences du psychologue lui permettent de guider vers une prise en charge spécifique. C’est ainsi qu’il peut désamorcer des processus larvés de troubles psychiques incompatibles avec l’exercice de la fonction soignante. La majorité du temps, ces groupes sont un outil de communication interne. Les problèmes éthiques y sont naturellement abordés mais sous un versant différent de celui des staffs. La réflexion éthique est individuelle, elle renvoie chacun sur ses propres conceptions de la morale, sur son histoire personnelle et sur la manière dont il conçoit sa fonction de soignant. Cette réflexion n’aboutit pas à une stratégie d’action, mais sur l’édification d’une conscience professionnelle individuelle. En d’autres termes, le soignant se pose la question de savoir quel soignant il est et si cette image correspond à ses aspirations eu égard aux contraintes de la profession.

Choisir les objectifs à atteindre : un travail d’équipe.

- A chaque objectif, son outil de travail… On comprend aisément que la frontière de l’expression verbale est relativement artificielle et que l’on demeure dans le domaine des Sciences Humaines qui sont par définition illimitées. La parole et la communication doivent être canalisées et disciplinées par le choix précis des objectifs de travail d’un groupe quel qu’il soit. On ne peut censurer la parole de l’autre que par la justification du respect des règles d’organisation collégiales et offrir la possibilité de l’expression dans un autre espace de temps et de parole plus adapté. Dans le domaine de l’éthique, la parole et le ressenti, les émotions se mêlent à la réflexion professionnelle et il est parfois bien difficile de faire la différence entre staff éthique et groupe de parole. La détermination claire et précise des objectifs de travail et des buts poursuivis par l ‘équipe demeurent les seules lumières qui peuvent guider vers l’efficacité et le bien-fondé d’une telle démarche. On ne peut envisager de coupler les deux formules en une seule, il faut aménager un temps pour réfléchir en équipe et un temps pour s’exprimer et livrer ses ressentis. Les deux démarches quoique similaires ne sont pas les mêmes : en les intriquant, l’équipe s’expose aux risques de dérives ou d’échec et de découragement. Les objectifs des deux types de réunions, même si elles aboutissent toutes les deux à l’amélioration de la qualité de la prise en charge, sont sensiblement différents dans la manière d’aborder les problèmes.

- A chaque équipe, ses choix de « vie »… De plus, le choix de s’engager dans un groupe de parole ou un staff éthique (ou bien les deux) reste un choix propre à chaque équipe qui évalue en fonction de ses besoins et des enjeux du moment. On peut parler de maturité d’équipe : chaque équipe possède son cheminement spécifique et reste maîtresse de ses choix de « vie ». Les processus de réflexion d’équipe sont évolutifs et doivent s’adapter aux modifications de l’environnement et de l’« écologie » interne des équipes. Ils s’inscrivent dans une dynamique de progrès réactive et proactive centrée sur le patient et sa satisfaction.

Conclusion

Le soin se décline en deux dimensions : l’une technique et l’autre relationnelle. La dimension relationnelle implique la conscience du soignant et sa capacité à adapter ses actes aux besoins du patient. Il lui faut sans cesse réfléchir à la portée de ses actes et cela le plonge dans un questionnement permanent où l’ensemble de ses valeurs individuelles et professionnelles se côtoient. Seul ce questionnement lui garantit le respect des limites de son devoir et de l’altérité. Cependant, il n’existe pas de réponse toute faite à ce questionnement : c’est un cheminement quotidien au cours duquel il faut réfléchir ses pratiques.
Ainsi, il semble important que cette démarche réflexive soit entreprise au sein de la collectivité soignante et que des espaces de temps et de parole soient aménagés. Ces réunions doivent être organisées et précises quant aux objectifs poursuivis. Ces objectifs sont négociés en consensus et doivent apporter à l’équipe la réflexion et les résultats escomptés. Quelque soit le choix de l’équipe : staff éthique ou groupe de parole, la démarche doit demeurer évolutive et personnalisée aux besoins de l’équipe et des patients qu’elle prend en charge. La démarche peut également revêtir bien des formes en matière d’organisation ; cependant, il convient de souligner la complexité de l’animation et l’importance de l’encadrement de telles réunions. Bien des équipes ont une expérience en la matière et peuvent enrichir et éclairer les équipes débutantes. Il faut aborder les problèmes éthiques en termes de communication, de réflexion et de circulation de parole qui sont encore trop souvent défaillants. C’est ainsi que les soignants accéderont à une qualité de travail en harmonie avec leurs valeurs et en perpétuelle amélioration.

Notes bibliographiques :

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- BLONDEAU, Danielle (1999), Éthique et soins infirmiers, Les presses de l’université de Montréal.
- CHAPPUIS, Raymond (1986), La psychologie des relations humaines, éditions PUF, collection “Que sais-je”.
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- LEWIN, Kurt (1959), Psychologie dynamique. Les relations humaines, éditions PUF.
- MISRAHI, Robert (1995), La signification de l’éthique, Synthélabo, collection “Les empêcheurs de penser en rond”.
- MUCCHIELLI, Roger (2002), La dynamique des groupes, édition ESF, collection formation permanente.
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- MIEN, Danielle, MILOVANOVIC, Martine(1997), Pourquoi et comment fait-on ce que l’on fait ?, in La Lettre de l’Espace éthique, printemps été 1997, p14 et 15.
- GALLAND, Karin(2003), Mots pour maux : réflexion éthique et dynamique d’équipe, mémoire IFCS Marseille promotion 2002-2003

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