La peur de l’ogre

jeudi 9 mai 2019, par Christophe Pacific

Les soins et leur organisation ne dérogent pas aux symboliques. Ils sont le théâtre de nos relations, nos drames, nos fantasmes et de toutes nos représentations. Nous allons explorer la fonction dévorante dans les soins sous ses aspects somatiques et psychiques. Si la douleur s’impose clairement comme première coupable dévorante, elle est l’arbre qui cache la forêt car elle est loin d’être la seule à être habitée par l’Ogre. Nous nous appliquerons à démasquer cet Ogre bien au-delà du mécanisme douloureux et surtout quand il porte le masque de l’ange, juste là où on ne l’attend pas.

L’Ogre premier

« La dévoration, policée ou sauvage, est bien plus active qu’on ne pourrait le croire dans la vie sociale, dans le psychisme individuel et dans nos références culturelles [1] ». C’est dans la mythologie de la Grèce antique que les premiers ogres sont apparus. Cronos, fils d’Ouranos et Gaïa, est un titan, marié à sa sœur Rhéa, il dévorera ses enfants dès leur naissance de peur que l’un d’eux ne le détrône. Par un subterfuge, Rhéa cachera l’un de ses enfants et le remplacera par une pierre « emmaillotée » que Cronos avalera pensant qu’il engloutit son dernier né. L’enfant sauvé se nomme Zeus, il détrônera son père et délivrera ses frères et sœurs pour régner sur l’Olympe.

La symbolique est claire, la dévoration des nouveau-nés (symbole de vulnérabilité) est conduite par la peur de la perte de toute puissance. L’Ogre se repaît de chair vulnérable, son avidité prend sa source dans la peur de son propre néant. Il assure et pérennise son pouvoir à chaque fois qu’il détruit et ingère la chair des enfants, Il n’est Ogre que par le danger que représentent ses enfants de le destituer. C’est le même mécanisme que Lévi-Strauss dépeint quand il explique que certaines tribus dévorent certaines parties des corps de leurs ennemis pour s’en attribuer la force. C’est encore le même mécanisme au Libéria quand des enfants soldats mangeaient le cœur de leurs victimes ou plus récemment encore en Syrie ou la vidéo virale diffusait les images d’un chef rebelle éviscérant un militaire et portant à sa bouche le cœur et le foie de sa proie. La symbolique et la croyance au pouvoir curatif et régénérateur de la chair humaine perdure dans nos civilisations et la figure de l’Ogre ressurgit dans les violences guerrières aux quatre coins du globe. Dans sa Psychanalyse des contes de fées, Bruno Bettelheim voit dans l’Ogre l’incarnation des peurs des enfants en bas âge, au moment où se joue la pulsion orale. Cette pulsion pousse les enfants à porter tout objet à la bouche (le « stade oral » décrit par Sigmund Freud), est analysée comme une puissance destructrice, qu’il faut réussir à surmonter. C’est le travail des mythes et des contes de fée, en offrant aux enfants un scénario de victoire sur l’Ogre. La figure de l’Ogre offre l’image du géant destructeur pour les enfants. Le géant renvoie à la toute-puissance des adultes et la crainte de la dévoration.

Dans cette perspective, nous faisons ici l’hypothèse que l’Ogre puisse survivre au-delà du stade oral. Et tout le travail de l’être consiste alors à l’apaiser, à l’apprivoiser, pour que sa puissance animale soit canalisée, constructive et mise au service de notre humanité plutôt que de la laisser s’exprimer dans sa forme brute de poison mortel et d’anéantissement. Voyons maintenant comment vivent les ogres symboliques dans les milieux du soin.

La douleur ou l’Ogre intime

La douleur dévorante s’inscrit à l’intérieur et n’est perçue que par le sujet qui la subit. Ici, l’Ogre est à l’intérieur, tapi au fond de l’être, il impose une relation intime en cela que cette dévoration ne peut être partagée. Seul le sujet dévoré connait la part de l’Ogre. Il se repaît dans les réserves corps-esprit du sujet. Si la douleur en soi n’existe pas comme le propose le Dr Charles Jousselin [2] de façon subversive, il existe bien des sujets qui souffrent et qui se font dévorer par la douleur. C’est à nous, soignants, que revient la tâche complexe d’accompagner le patient dans sa chasse à l’Ogre.

Chaque patient possède son Ogre intime, il convient de bien comprendre son appétit pour bien le chasser, le débusquer et l’apprivoiser. « Écouter, dialoguer et prendre le temps de comprendre, permettre d’amorcer le processus d’apaisement de la douleur et tenter de donner du sens au non-sens de la douleur [3]. » Vouloir l’anéantir à jamais serait vain car ses ressources sont illimitées, et les occasions de le mettre en appétit si nombreuses. Aujourd’hui, de nombreuses méthodes tendent à apprivoiser la bête comme l’hypnose ou l’auto-hypnose et c’est dans cette chasse qu’il convient de développer de nouvelles stratégies.

Le patient-Ogre

Il existe tant de situations où les patients dévorés par des maladies, chroniques ou aigües, deviennent à leur tour des prédateurs, dévorant tous ceux qui s’approchent d’eux. Quand l’Ogre intime n’a plus suffisamment de réserve, il va déborder le sujet jusqu’à engloutir, absorber, tourmenter les proches-aidants, les soignants et tout ce qu’il pourra dévorer. Ce stade signe souvent l’échec de la prise en soin. L’Ogre n’a pas été apprivoisé et, sans cet apaisement, Il n’aura de cesse de chercher une forme de satiété à l’extérieur de l’hôte. C’est par exemple, la figure de l’Alien dans le film de Ridley Scott : l’Ogre intime reste tapi dans l’hôte tant que ce dernier le nourrit suffisamment mais il va devoir s’exprimer plus avant et sortir de son antre dès que les ressources sont insuffisantes. C’est à ce moment que l’Ogre déborde et va commencer à se repaître d’une nouvelle chair. La plus vulnérable sera le premier choix.

Il est difficile, pour un soignant, de se méfier d’un patient-ogre car il n’est pas reconnaissable en tant que tel. Il est encore plus complexe, pour un proche-aidant, d’imaginer que celui qu’il pense vulnérable est en train de le dévorer. Soignants ou proches-aidants sont pétris de sacrifices et le seuil de leur douleur est souvent très haut. De ce fait, il est souvent trop tard quand ces proies se savent dévorées. Les morsures s’expriment alors en termes de dépression, de burn out et d’effondrement psychique. Pour un soignant ou un proche-aidant, le sentiment d’impuissance va à l’encontre de sa mission et sera donc naturellement refoulé au tréfonds de son être. Afficher une posture digne de sa mission est essentiel et il doit donner du sens, renvoyer une image conforme à ce qu’il imagine que l’on attend de lui. Pendant ce temps, le patient-ogre inquiète, tourmente, dévore, dévaste sa proie. Les syndromes dépressifs, les bouffées d’angoisses, les agitations en tous genres sont autant de blessures et de marques de dévoration auxquelles nous devons être très attentifs pour nos confrères et pour tous ces proches-aidants qui font souvent leur première expérience de l’Ogre.

L’Ogre-soignant, l’Ogre-aidant

C’est sous cette dernière forme paradoxale de dévoration que nous nous conclurons notre tentative analytique de nos relations dévorantes. A la suite de ce qui a été décrit précédemment, une figure qu’il serait inconséquent d’évacuer trop vite est bien celle de l’ogre-soignant que l’on assimilera à celle de l’ogre-aidant.

Figure paradoxale du soin, difficile à détecter du fait même qu’elle est contre nature, l’ogre-soignant est ce monstre qui porte le masque de l’ange. Ce mal n’est pas intrinsèque, il est, la plupart du temps, le résultat d’un épuisement, d’une dévoration extérieure dont la source peut se situer bien au-delà de la relation soignant-soigné. C’est quand le soignant confond le remède et le poison que l’Ogre s’exprime. C’est quand la douleur ou la mort deviennent la réponse et que le sujet de soin n’est plus que l’objet et la cible de la pulsion destructive que la satiété à l’Ogre est envisagée. C’est en ce lieu que le soignant doit se ressaisir et opérer la catharsis nécessaire entre le remède et le poison pour que précisément jamais le poison ne se substitue au remède.

Le retour massif des patients en fin de vie ou simplement le développement des prises en charge des maladies chroniques à domicile voient en même temps la possibilité de réveil de l’armée des Orques (Tolkien s’est inspiré de la figure de l’Ogre pour son seigneur des anneaux : Orcus était un dieu romain des enfers). Notre combat de soignant est bien celui de la chasse à l’Ogre sous toutes ses formes pour éviter sa contamination jusqu’à ne plus savoir qui est l’Ogre de qui. Cette chasse à l’Ogre se nomme lutte contre la douleur psychique et somatique. Nous devons apprendre à apprivoiser l’Ogre, à l’apaiser pour que sa force puisse toujours servir l’humanité et jamais la dévorer.

Christophe Pacific
Cadre supérieur de santé
Docteur en philosophie
christophe.pacific@orange.fr


[1Myriam Vaucher, Dominique Bourdin, Marcel Durrer et Olivier Revaz (éd.), Foi de cannibale ! La dévoration, entre religion et psychanalyse, Genève, Labor et Fides 2012, 400 p.

[2Charles Jousselin, Se plaindre de douleur, Connaissances et Savoirs, « Sciences humaines et sociales », 2016, 320 p.

[3Charles Jousselin, Douleur tu perds ton temps – Apaiser les souffrances de longue durée par la recherche de sens et l’auto-hypnose. Éditions Desclée de Brouwer/La Méridienne, 2005, 118 p.


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