Euthanasie : des pistes pour se positionner !

mardi 9 octobre 2012, par la Rédaction Cadredesante.com

Comment se positionner en tant que professionnel face à l’euthanasie, au suicide assisté, au laisser-mourir, à l’obstination déraisonnable, à la demande de mort… Pas simple de se déterminer ! Néanmoins, nous pouvons nous appuyer sur quelques grandes idées qui ont fait leurs preuves en termes d’éthique pratique. Il est désormais vital de promouvoir dans les soins une éthique de responsabilité qui viendra étayer l’éthique de conviction.

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Le professionnel de la santé sait qu’il convient de se départir des seuls mécanismes émotionnels et de la trop facile allégeance à la morale bien-pensante ambiante. Nous savons, nous autres soignants, que prendre soin d’autrui impose une démarche éthique. Cet Autre que moi est complexe, il est à la fois « même et différent » [1] et pour cette raison, ce qui est bon pour moi ne l’est pas forcément pour autrui. Une décision de soin pouvant avoir des conséquences délétères sur la vie d’autrui nécessite impérativement en amont que nous confrontions nos idées en inter-disciplinarité avec et pour cet être singulier qu’est le patient.
 

Mobiliser la pensée éthique

Il y a, pour un soignant, l’obligation morale de réflexion et de partage afin de viser le meilleur possible. Devons-nous nous aligner sur la législation de pays voisins quand on sait que les euthanasies sauvages y perdurent malgré la légalisation ? Cela nous montre peut-être que les lois ont leurs limites et que le progrès sociétal ne peut se fonder uniquement sur le juridique. La France, avant de se fondre dans la mouvance juridique environnante, ne doit pas négliger son exemplarité réflexive. Dans ce cas précis, elle ne devrait se comparer qu’à elle-même !
Un détail d’importance : permettre l’assistance médicale à mourir suite à une demande de patient demanderait aux soignants de se former à cet exercice… (déjà prévu dans les derniers projets de loi présentés au Sénat) [2].
Pas question de confondre normalité et médiocrité ! Il est déjà assez pénible de travailler dans un système contraint (socio-économiquement parlant) sans pour autant qu’on nous empêche de réfléchir et de progresser ensemble. La pensée éthique infirmière est puissante, elle doit se mobiliser aujourd’hui pour montrer sa force et qu’elle doit compter dans la décision.
 

D’autres fictions toutes aussi explicites...

Des annonces électorales aux missions de réflexion en passant par la sortie d’œuvres cinématographiques et d’ouvrages littéraires, faudrait vraiment être à l’Ouest pour ne pas être happé par l’actualité autour de l’euthanasie. A l’affiche actuellement : « Quelques heures de printemps » et bientôt « Amour » et « La Bella adormentata » comme nous le signalait Bernadette Fabregas dans son article « Des fictions pour éclairer la réalité ». En écho à cet article, je propose de ressortir quelques vieux DVD qui ne sont pas de la première fraîcheur certes, mais qui n’en sont pas moins cultes et éclairants. Moins ciblés sur la demande à mourir, ils traitent toutefois de l’euthanasie sociétale consentie.

Soleil vert de Richard Fleischer (1973) où de gentils soignants pratiquent l’euthanasie au fil de l’eau permettant ainsi à une société de survivre en transformant les vieux en petits biscuits d’alimentation… « humaine » ; Rien ne se perd, tout se transforme…

Time out d’Andrw Niccol (2011) où les gens ne vieillissent plus mais sont programmés pour mourir (une euthanasie prospective). Ils doivent acheter du temps pour continuer à vivre, ainsi le temps remplace l’argent, les pauvres s’éreintent à travailler pour gagner du temps quand les plus riches tuent le temps devenu pour eux interminable…

L’Âge de cristal (1976) se place dans un monde post-apocalyptique où les humains vivent enfermés dans des villes bulles, en l’an 2274. Leur mode de vie est très agréable. Mais afin de limiter la surpopulation et de pouvoir gérer les ressources alimentaires rationnées, la vie des individus est limitée à 30 ans. Une autre forme d’euthanasie programmée qui permet d’alléger les dépenses de sécurité sociale, de maison de retraite et d’adapter les ressources au besoin…
 

La pensée soignante, c’est maintenant !

Alors bien sûr c’est de la science-fiction me direz-vous, mais elle a le bénéfice de nous proposer des scénarios où la norme précède l’éthique. Il serait terrible qu’une idéologie plus associative que politique utilise la vulnérabilité émotionnelle sociétale pour forcer la légifération quand il serait urgent de mobiliser une vraie réflexion humaine, professionnelle et responsable. La pensée soignante, c’est maintenant !
Les pièges de la conviction personnelle, la force de la responsabilité professionnelle.
Sommes-nous vraiment libres quand nous demandons à mourir ? Nous savons aujourd’hui que 98% des demandes d’euthanasie se rétractent quand la douleur est bien prise en charge. La douleur est aliénante et affecte de fait notre liberté de choix. Il reste toutefois ces 2% pour lesquels nous devons encore réfléchir mais il n’est pas certain que ce soit à la médecine de trouver seule cette solution qui ne s’inscrit pas en termes de Soin. L’isolement, l’attachement, la pression du flux des patients favorisent le plus souvent des comportements qui ne s’inscrivent plus dans le soin. Des histoires vraies comme celles de Christine Malèvre, des deux infirmiers de Montevideo en Uruguay ou l’affaire en cours d’instruction de l’UHCD de Bayonne, mettent en avant des décisions prises en dehors de toute concertation et qui aboutissent à des actes définitifs. Les soignants concernés sont la plupart du temps épris des meilleures intentions compassionnelles mais le plus souvent prisonniers d’une éthique de conviction. C’est-à-dire qu’ils sont convaincus, au nom d’une valeur de compassion, ou de liberté de choix du patient (quand ce dernier demande à mourir) que leur décision de précipiter la mort est la seule acceptable. Prudence, car l’enfer est pavé de bonnes intentions… Pour bénéficier de l’arrêt de la souffrance il faut être vivant, la mort elle, n’arrête que la vie !
 

Quelques remarques dissensuelles

Il est désormais vital de promouvoir dans les soins une éthique de responsabilité qui viendra étayer l’éthique de conviction. Revenons sur la loi Léonetti qui reste très largement ignorée des établissements de soins. Cette loi a été saluée par tous les courants humanistes internationaux. Si elle accuse encore certaines imperfections comme sur les directives anticipées (très difficiles à mettre en œuvre en hospitalier car méconnue de la population), la France est ainsi le premier pays à s’être doté d’un tel dispositif, permettant d’aller au bout de la logique d’un droit à laisser mourir dans la dignité. Cette loi s’inscrit dans la logique vertueuse de la juste mesure aristotélicienne, entre l’excès et le défaut [3]. La loi ne franchit pas le Rubicon d’un droit à la mort (autorisant alors soit un droit au suicide décidé et appliqué par le patient comme en Suisse, soit un droit à une injection létale décidée par les médecins comme en Belgique ou aux Pays-Bas).

Didier Sicard, ancien Président du Comité Consultatif National d’Éthique, vient d’être missionné par le Président François Hollande pour une mission de réflexion autour de la fin de vie. « Le professeur Sicard n’a pas été choisi au hasard », dit J.-L. Romero, président de l’ADMD : « Cette mission ne sera sans doute qu’une énième mission relative à la fin de vie qui esquivera le véritable enjeu : celui du respect absolu des volontés individuelles » [4]. Je me permettrai alors plusieurs remarques dissensuelles :
le véritable enjeu d’une société brillante doit cibler « une vie bonne avec et pour autrui dans des institutions justes » [1] plus que le respect absolu des volontés individuelles ;
le véritable enjeu n’est sûrement pas de trouver une solution rapide à l’euthanasie juridique ou idéologique mais plutôt continuer d’éclairer l’humanité grâce la recherche d’un Soin toujours meilleur. Là où la dignité ne se mesure pas en termes de conviction mais où elle reste inaliénable et protégée par des soignants toujours plus humains, toujours plus responsables.
Je propose de continuer dans une voie de réflexion pluri et inter-disciplinaire qui analyse chaque situation de façon singulière et cherche les solutions les plus éclatantes pour notre humanité toute entière. Les soignants savent prendre soin d’autrui et leur science ne cesse de progresser, alors donnons-leur les outils nécessaires pour alimenter ce savoir avant de mettre en œuvre des formations pour leur apprendre à tuer …[2]
 

Christophe PACIFIC
Cadre Supérieur de Santé, Docteur en philosophie
Albi
christophe.pacific@orange.fr


[1Paul Ricœur, Soi-même comme un autre, Seuil, 1990.

[2Projets de loi 228 : juillet 2011 et 586 : juillet 2012 présentés au Sénat et rejetés jusqu’à présent.

[3Aristote, Éthique à Nicomaque, Vrin, 1994.

[4JL Romero Europe 1.fr avec AFP 17/07/2012.


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