Se construire une identité professionnelle dans les méandres de la nuit

mardi 21 avril 2015, par Jamila Boutaybi

Les mémoires de fin d’études en IFCS sont très représentatifs des changements profonds qui peuvent s’opérer lors du passage du statut de soignant à celui de cadre. Nous vous présentons aujourd’hui celui de Jamila, qui a fait l’essentiel de sa carrière de infirmière en poste de nuit, pour une description argumentée de son ressenti tout au long du processus de transformation en cadre de santé.

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Mon parcours professionnel essentiellement de nuit a été motivé par la proximité avec le patient, l’autonomie dans le travail ou encore la grande solidarité des professionnels de nuit donnant le sentiment d’appartenir à une seule famille.

Un parcours semé d’embuches

Les treize années d’exercice nocturne ont aussi montré des dichotomies entre les équipes de jour et celles de la nuit résultant souvent d’un manque de communication mais surtout d’une méconnaissance du travail des uns et des autres, de même qu’un sentiment de manque de reconnaissance des agents de nuit. La politique au sein de notre institution imposait pour tout futur cadre de santé un passage de nuit en tant que faisant fonction de cadre avant la concrétisation de son projet professionnel. Ma solide expérience de la nuit me confortait sur mes capacités, persuadée que j’assurerai mes missions sans grands encombres, me considérant en quelque sorte « experte » dans le milieu de la nuit. Mais je venais de prendre une nouvelle fonction à laquelle il fallait s’intégrer, s’identifier et appartenir sans aucun délai d’adaptation, pourtant nécessaire au deuil de ma fonction soignante. Pour moi, ce challenge était une condition pour pouvoir décrocher le financement à l’école des cadres. Et pourtant, malgré des efforts, cette expérience s’est révélée finalement douloureuse, le parcours semé d’embûches, de moments de doute, d’isolement et de manque de reconnaissance.

Le cadre de nuit, unique représentant de l’institution

Lors de mon entrée à l’institut de formation de cadre de santé, le thème du faisant fonction de cadre de nuit et les difficultés pouvant résulter de la prise de fonction s’est imposé à moi. Le cadre de nuit, unique représentant de l’institution, est seul face à ses incertitudes lors de situations complexes... Alors, l’intuition est souvent l’outil nécessaire, en dehors du guide de procédure administrative qui ne retrace qu’une « procédure-type » face à un « problème-type », parfois loin de la réalité vécue… Comment le faisant fonction cadre nuit peut-il faire face, avec assurance, aux choix cartésiens qui lui sont imposés malgré son absence de formation ? L’isolement dans lequel je me trouvais ne me donnait pas l’opportunité de me tourner vers un collègue cadre pour me conforter. De plus, mon rattachement direct au Directeur des soins me freinait à poser des questions considérées comme « naïves » et pourtant acceptables de la part d’un novice. Mes évaluations annuelles étaient très encourageantes et auraient pu me rassurer... Néanmoins, je continuais à m’interroger sur ma place légitime dans cette fonction et sur mes compétences managériales.

Construire une nouvelle identité et se sentir légitime

Les soignants me renvoyaient mon statut de représentant hiérarchique de l’institution alors que je me battais encore avec moi-même pour gagner cette légitimité qui me manquait ...Il est vrai que je savais bien dissimuler ces dilemmes entre le moi intérieur et le moi extérieur, ce qui me permettait de porter assez adroitement l’habit d’apparat de cadre… De cette expérience personnelle, je me suis interrogée sur le statut du faisant fonction cadre et plus particulièrement dans le domaine de la nuit. Je souhaitais réfléchir sur ce que l’institution pouvait entreprendre afin de permettre au faisant fonction cadre de nuit de construire une nouvelle identité et lui donner les moyens nécessaires pour se sentir légitime, reconnu parmi son nouveau groupe d’appartenance et son équipe. Au début de mon travail de recherche, j’ai réalisé une carte mentale où les mots-clefs sont ainsi apparus : La légitimité, le pouvoir, les jeux politiques, la reconnaissance, l’isolement de la nuit, la compétence, l’identité professionnelle, la socialisation professionnelle.
L’ensemble de ces concepts ne pouvant être abordés, j’ai fait le choix d’axer mon travail sur le faisant fonction cadre de nuit et plus particulièrement sur la question de son identité professionnelle et de son accompagnement.

Une réflexion sur la socialisation et l’accompagnement

A travers une approche psycho-sociale, j’ai voulu comprendre quels étaient les mécanismes mis en oeuvre par le FFC nuit pour pouvoir se construire et avec quels outils, au regard de ce contexte si particulier. Pour cela, je me suis appuyée sur le concept de l’identité professionnelle sous l’angle sociologique de Claude Dubar. Dans son livre sur la socialisation professionnelle, ce sociologue retrace le long parcours nécessaire avant d’aboutir à l’appropriation d’une nouvelle identité professionnelle. Il explique la nécessité d’un équilibre entre l’identité pour soi et pour autrui appelé « dualité sociale ». Selon lui, le travail est un lieu social où se construit l’identité individuelle mais aussi professionnelle. Christophe Dejours, quant à lui, exprime l’importance d’une reconnaissance de l’effort du travail réalisé par le regard de l’Autre. Le jugement sur le fruit du travail permet de prendre en considération la créativité du professionnel et ainsi d’apporter une visibilité sur le travail fourni. Ce cadre conceptuel m’a amenée à développer les spécificités du travail de nuit ainsi que la position particulière du faisant fonction cadre de nuit situé entre deux mondes professionnels : soignant et managérial.
Il s’agissait de comprendre les caractéristiques liées à ce statut bancal à travers l’évolution socio-historique du métier de cadre et la complexité du concept de l’identité professionnelle. Puis, une réflexion sur la socialisation et l’accompagnement m’a fait comprendre leur impact sur le champ de la compétence et la reconnaissance du FFC nuit placé dans un contexte d’isolement.

Enfin, le travail de recherche

Cette partie de problématisation de ma recherche aboutit à ma question de recherche qui conduira à la formulation de mes hypothèses.
A la suite de cette partie conceptuelle, j’aborde ma méthodologie de recherche et le choix de ma population, ainsi que les outils pour le recueil des données et la démarche réalisée pour élaborer ma grille d’entretien. Au terme d’une enquête qualitative sur le terrain où je contextualise les concepts abordés, j’analyse le contenu des entretiens que j’ai menés auprès de FFC. Cette analyse approfondie, suivie d’une interprétation, reprend l’ensemble des thématiques retenues dans mon travail de recherche. Elle apporte une vision de la complexité de la construction de l’identité professionnelle. Puis une analyse synthétique me permet un retour à la question de recherche et aux hypothèses qui avaient été formulées lors de la problématisation. Enfin, je termine mon travail en proposant d’autres pistes de recherche à ma thématique.
Mémoire IFCS Jamila Boutaybi

Jamila Boutaybi
Cadre de santé, Master 1 Management et santé
ifcsjb@gmail.com


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