Le temps d’un mémoire

vendredi 9 avril 2010, par Gaëlle Goron


Après des années d’exercice professionnel infirmier, me voici de retour sur les bancs de l’école. Après avoir préparé, passé le concours d’entrée puis attendu patiemment une année de report, le temps d’entrer à l’école des cadres de santé est enfin arrivé. Nouveau milieu, nouveau rythme, nouvelle ère ! Voici revenu le temps des études, des formateurs, des cours et des travaux. Dès le début, je dois m’organiser pour concilier vie privée, vie étudiante et travaux de groupe. Faut-il faire un choix ? Non, j’ai choisi d’être ici et j’affronterai le tout de face. La conciliation n’est pas toujours facile, qu’importe puisque je suis là, dans un objectif précis : le diplôme de cadre ! En parallèle à cette vie de fourmi, travaillant d’arrache pieds tout l’hiver, un travail me préoccupe plus particulièrement, peut-être le plus important de ma carrière : le mémoire‎ [1]. Lorsqu’en octobre, je choisissais le temps comme thème, je n’imaginais pas à quel point mon sujet d’étude allait faire écho à mon propre vécu au cours de cette année de formation. La construction du mémoire va se faire progressivement, il va falloir tenir la distance, développer ma résistance. Les rythmes seront différents suivant les étapes, suivant l’état de fatigue, suivant la motivation. Un outil nous est donné dès le début pour nous aider à y voir plus clair : « l’échéancier relatif au mémoire »‎ [4]. Il est notre guide et notre mentor. Nous allons le suivre, le contourner parfois, le dominer et le vivre à temps plein. Tel un « road book », retrace le parcours à suivre jusqu’à la restitution du mémoire.

Dans les starting blocks

Voici la rentrée. Le compte à rebours démarre. Dès la première semaine, les modules de la formation défilent sous nos yeux, les étapes du mémoire nous sont explicitées, l’organisation de la licence en FOAD nous est donnée. En moins d’une semaine, nous avons déjà parcouru 10 mois, qui nous paraissent une éternité. Nous avons le temps. Nous faisons connaissance. Nous cherchons une organisation commune. Nous élaborons des projets pour l’année à venir. Les validations sont des points de repère afin de nous situer dans l’année. Les échéances du mémoire sont précises. Un mois après la rentrée, nous devons prendre nos crayons (ou plutôt notre clavier) pour définir le thème. Ecrire… Nous n’avons pas écrit depuis des années. Par où commencer ?

Départ de la course

Tel un marathon, le départ est donné. Je m’élance, moi, ni sportive, ni spécialiste de l’endurance. Il faut apprendre à gérer son souffle, à gérer la distance, à connaître la direction. Ne pas partir trop vite et ne pas se laisser distancer pour autant. Chaque retard pris peut être difficile à rattraper et j’en suis consciente. La première étape est la réflexion, le questionnement. Le choix du thème est fait, bien. Mais il faut maintenant l’approfondir, le questionner. Pourquoi ce thème ? Que va-t-il m’apporter ? Quel est son intérêt, pour moi, et pour les autres ? Le directeur de mémoire est à mes côté, tel un coach. J’investis donc la bibliothèque. La ressource est là, immense, généreuse. Ici le temps est lent, silencieux, régulier. J’apprends à prendre du temps, pour chercher, pour feuilleter, pour choisir. Lire…Cela fait un siècle que je n’ai pas pris du temps pour lire. Dommage ! Mais quel contraste avec ma vie « d’avant ». Mon passé de soignante est tellement empreint de réactivité, de réponse immédiate, d’urgence. « Courir après le temps » était le quotidien : une course contre la montre. Je passe d’un 100 mètres chrono à un marathon. Il faut prendre de nouvelles marques. Ralentir la cadence habituelle. Prendre du temps. Laisser le temps au temps. Il faut passer par là, lire, acquérir de nouveaux concepts, apprendre à réécrire. J’ai 8 mois devant moi, j’ai du temps pour le faire, il faut juste le savoir.

Garder le rythme

De janvier à mars, le souffle devient court. Le cadre conceptuel est presque bouclé. Certains concepts plus que d’autres. Mais ce n’est pas grave. Il faut continuer. Arrêter de lire. Dommage, c’était bien ! Il faut passer aux étapes suivantes. Quelle méthodologie ? Après une réflexion rapide, j’opte pour des entretiens. Quelle population ? Hésitation ! Mais il faut trancher. Le temps commence à se faire plus pressant. Les jours passent. Il faut concilier les autres travaux, les stages, les entretiens. La course s’accélère ! Il y a tant de choses à voir, à comprendre. 6 mois ont passés, et je n’ai rien vu. Le temps défile. J’ai l’impression de ne plus rien maîtriser. Les rencontres avec le directeur de mémoire sont de plus en plus fréquentes. A l’aide ! La méthodologie questionne, elle pose problème. Recherche de réponses dans les écrits, à nouveau. La lecture est différente. Lire vite. Comprendre vite. Essayer de contourner ? Impossible. Ou alors il faudra recommencer. Il n’y a plus de temps à perdre. Mais en ai-je perdu ? Je ne le crois pas. Chaque instant est repensé, analysé, pour voir où on aurait pu gagner du temps. Rien à dire, tous les moments ont été utilisés à leur maximum. Le temps devient court. Bachelard [2].doit rigoler… Première lecture difficile, et pourtant si claire aujourd’hui. Et mes co-équipiers ? Comment courent-ils ? Le temps, en tant que tel, est et reste le même pour tous. L’écoulement du temps, lui, ne l’est pas. Certains sont tranquilles, ils assurent. D’autres sont stressés ou hésitants. Différents paramètres entrent en jeu : état psychologique, fatigue, activités à réaliser, difficulté. Le temps doit être partagé. Cela diminue la durée. Cela accélère encore l’allure. Le souffle est de plus en plus court. Il faut aller à l’essentiel. Plus de détours. Plus de pause. Il ne faut surtout pas s’arrêter. Pas maintenant. Pas si près du but. Dernier virage. Les collègues sont au même niveau. Nous nous encourageons. Il ne faut pas baisser les bras. Nous nous aidons. Il faut se serrer les coudes. Nous devons tous gagner la course. Nous ne voulions pas perdre de temps. Notre temps ne sera pas perdu. Le travail prend forme. Les pages se remplissent. Les tableaux et les lignes défilent. La charge de travail est imposante. Qu’à cela ne tienne, il y a matière la nuit. La nuit porte plus que conseil. Elle offre du temps. Commencer la mise en page finale. Recherche d’images sur internet. Prendre du temps pour choisir les citations. La découverte des horloges molles de Dali est fortuite. Elles m’accompagneront tout le reste de l’année.

Sprint final

Début mai. Dernière ligne droite. Les derniers mètres seront difficiles. Tant pis. Pas de panique. C’est tous les ans pareil, paraît-il ! Alors pourquoi pas moi ? Les idées fusent. Les doigts ne vont plus assez vite sur le clavier. Le temps n’existe plus. Il est trop rapide. Je ne le vois plus. Gérer mieux son souffle. Prendre de l’énergie partout où elle se trouve : le directeur de mémoire, les collègues, la famille… Il faut écrire. Mettre en forme le document. Et les annexes ! Les normes AFNOR n’ont plus de secret. Spécialiste des traitements médicamenteux, je deviens spécialiste du traitement de texte. Il faut y aller. Plus de trêve. Un délai nous est accordé. Ouf ! Le planning va pouvoir être respecté. La famille s’inquiète, s’impatiente. Encore un peu de temps, s’il vous plaît. C’est presque fini ! Plus de négociation. C’est donnant donnant. Patientez encore un peu, on se rattrapera après. Attention, il ne faut pas baisser le rythme. Les nuits deviennent trop courtes. Où trouver du temps ? Les sandwichs, très bien. Les pauses café ? Plus besoin de café. Je suis trop énervée ! Il faut arriver à écrire tout ce que j’ai appris. Ne rien laisser. C’est trop dur ! Je n’y arriverai pas ! Tant pis, il faut finir quand même. Relecture. Chasse aux fautes. Reformuler certaines phrases. Plus de temps pour le fond. Améliorer la forme. Derniers mètres. Certains ont déjà fini. D’autres sont aussi essoufflés que moi. Cela rassure un peu. Dernier stage. Derniere ligne. Dernier week-end. D’une initiation à la recherche, ce travail devient nôtre. La valeur du temps passé est ramenée à la valeur du travail et de l’effort fourni. Notre réservoir temps déborde. Hall‎ [3] serait heureux de l’étudier peut-être. Dernier jour. Mémoire déposé. Mon travail. Mon œuvre. Soulagement ? Trop tôt ! Reprendre le souffle à tout pris. Pointe de côté. Douleurs diffuses. Mais le sourire ! La satisfaction d’être arrivée au bout. Le temps reprend son rythme… Touchée la ligne d’arrivée était le but. Il s’est accompli. Le corps reprend ses esprits. Le monde extérieur revient à moi. Mais il ne faut pas s’asseoir. Ce n’est pas encore fini… Eviter les crampes. Ne pas laisser refroidir les muscles trop vite. Poursuivre la course avec l’écriture de cet article. Préparation de la soutenance, point ultime de cette longue année de formation.

Références

[1]. BACHELARD G., La dialectique de la durée. Edition presses universitaires de France, 1972, 150 pages. [2]. GORON G., Le temps des uns et des autres. Mémoire de formation cadre de santé, IFCS Grefops, Rennes, 2007. [3]. HALL E. T., Danse avec la vie. Temps culturel, temps vécu. Ed du seuil, 2005 [1983], 283 pages. [4]. PATIN Bertille, Guide mémoire, promotion 2006-2007.


[1GORON G., Le temps des uns et des autres. Mémoire de formation cadre de santé, IFCS Grefops, Rennes, 2007.

[2BACHELARD G., La dialectique de la durée. Edition presses universitaires de France, 1972, 150 pages.

[3HALL E. T., Danse avec la vie. Temps culturel, temps vécu. Ed du seuil, 2005 [1983], 283 pages.


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