L’identité en construction, le chantier du Faisant Fonction

lundi 5 février 2018, par David Martié

Le travail de fin d’études IFCS de David Martié s’attache à l’identité des Faisant Fonction de cadre de santé. Il mobilise les notions de construction / déconstruction, de reconnaissance, d’appartenance à un groupe, de socialisation ou d’accompagnement. Une vraie réflexion sur ce qu’il apparente à un parcours initiatique.

Vouloir devenir Cadre de santé, est un projet qui passe souvent par l’obtention d’un poste de « faisant fonction » (F.F.), qui peut s’avérer déstabilisant Assez pour questionner la place et la légitimé dans cette fonction, c’est ce que l’on peut assimiler au syndrome de l’imposteur [1].

L’identité n’est jamais un acquis

Nous nous sommes intéressés à cette étape particulière dans le parcours professionnel, qui au-delà d’une période d’adaptation, modifie le processus complexe de construction identitaire professionnelle. Le concept d’identité s’inscrit dans le « paradigme de la complexité » [2], il n’est donc jamais fixé. C’est un ensemble de significations et une interprétation donnée par chaque acteur au sujet de lui-même et au sujet des autres. L’identité dépend de différents contextes de références qui évoluent constamment car elles sont en interactions. De fait, l’identité est une résultante à un instant donné et ne peut être que plurielle, et en continuelle mutation.

L’identité est aussi professionnelle

Parler d’identité fait logiquement référence aux interactions sociales et donc à l’identité sociale. Celle-ci se construit par rapport à un groupe social de référence. Ce groupe à ses propres caractéristiques, ses valeurs et ses normes. L’intégrer c’est intégrer ses caractéristiques propres. La société étant organisée en différents groupes sociaux, on peut affirmer qu’il existe, de fait, une multitude d’identités sociales. Le travail constitue un élément important et structurant de la socialisation d’un individu. Le groupe professionnel est donc un autre groupe social et de fait, l’on peut considérer celui des « cadres de santé » comme un autre groupe particulier, dans lequel il faut s’intégrer, en adoptant du moins en partie ses caractéristiques propres.

Problématique et hypothèses

Considérant alors que l’identité est une perpétuelle construction/déconstruction et qu’elle fait référence au rapport avec les groupes sociaux, notamment le groupe professionnel, on peut s’interroger sur la construction identitaire professionnelle du cadre de santé qui n’en a pas tout à fait le statut. Ainsi, la fonction de F.F. permet-elle une construction, voire une intégration d’une identité professionnelle cadre de santé ?

Au regard de ce questionnement, nous nous sommes interrogés sur cette période particulière d’exercice qui pourrait être considérée comme un rite de passage permettant de (se) construire une identité cadre de santé, car « tout changement impose un rite de passage » [3]. L’interaction avec un groupe de référence est source de socialisation et l’identité en est le produit. C’est cette forme de transmission de cultures, de normes, qui permettent d’intérioriser les valeurs et de se construire une identité conforme au groupe. Ainsi cette période de F.F. pourrait permettre d’intégrer progressivement le groupe cadre de santé favorisant ainsi la socialisation et donc la construction identitaire.

La théorie de la reconnaissance explique qu’il existe un lien étroit entre la socialisation et la reconnaissance [4]. Or la position statutaire des F.F. reste précaire tant elle n’est définie par aucune existence légale. En terme de positionnement hiérarchique, dans les missions, voire dans la rémunération, nous pouvons envisager qu’une reconnaissance moins bien valorisée ne permette pas une socialisation entière.

Résultats de l’analyse qualitative et quantitative

Les résultats présentés ici, sont le résultat de l’analyse quantitative et qualitative de 11 entretiens réalisés auprès de F.F. La période de F.F. représente un véritable « pont » entre le métier de paramédical et celui de cadre de santé, à ce titre elle est un rite de passage. Pour l’ensemble des personnes interrogées, il faut passer par cette étape. Elle est faite de découvertes, d’apprentissages, de sacrifices, parfois de souffrance, de solitude, de changement de perception et de regard, elle représente une évolution. On ne peut pas nier ici le parallèle avec le rite initiatique.

Si nous faisons le rapprochement avec l’anthropologie [5], on retrouve cet accompagnement par le groupe de référence qui au final devient un initiateur de la nouvelle fonction. La construction identitaire, commence donc dès l’exercice de F.F., se poursuit grâce au passage par l’IFCS (Institut de formation des cadres de santé) et il est logique qu’elle se poursuive après. La sociologie définit l’identité comme le produit de la socialisation. Le groupe « cadre de santé » représente au final un groupe social dans lequel il faut s’intégrer. Des entretiens nous retenons que les pairs sont toujours accueillant, bienveillant et accompagnateurs dans la nouvelle fonction, ce qui favorise la socialisation.

En revanche, si l’on se centre sur l’institution au sens large, nous pouvons ici dire que l’accompagnement y est absent ou insuffisant. De même, la limitation des tâches, la différence salariale, l’absence d’un statut clair, l’imprécision des missions, sont autant d’éléments qui ne permettent pas une définition précise du rôle et du statut. La construction identitaire ne peut donc être complète.

Les relations de reconnaissance ont une conséquence sur la formation de l’identité [6]. La triade confiance en soi, respect de soi et estime de soi est bien présente dans les discours recueillis. Cette triade permet la réalisation de soi. Celle-ci est indissociable de la formation de l’identité et dépend des conditions de reconnaissance. Elle est évidente d’un point de vue personnel, mais aussi du point de vue du groupe de référence, des patients, des résidents ou des étudiants. En revanche les contraintes ne permettent pas à l’institution d’accorder les mêmes droits aux F.F. La période de F.F permet donc d’atteindre une forme de reconnaissance de la fonction. Celle-ci permet la formation d’une identité cadre de santé.

Réflexions

Questionnons-nous sur les personnes qui entrent en formation à l’IFCS, sans avoir exercé en tant que F.F. Est-ce préjudiciable ? Nous ne le pensons pas, la formation en tant que telle permet également cette construction identitaire. Et comme elle est en perpétuelle évolution, elle se poursuivra tout au long de la carrière. La question de l’accompagnement par l’institution se pose également. Le doit- elle ? En tant qu’organisation hiérarchique aux rôles et statuts distincts, elle représente là aussi un groupe particulier. Ainsi, nous ne pensons pas que cela puisse être nécessaire tant l’accompagnement par les pairs, cadres de santé eux-mêmes, est plus identificatoire et pertinent.

Alors qu’elle pourrait être son rôle ? Le statut du F.F reste à valoriser, le travail de construction identitaire mérite une définition claire de ce statut, une reconnaissance salariale équitable et égalitaire. Ce statut est précaire et encore trop diffèrent d’une institution à l’autre et ne permet donc pas une assise bien claire de cette mission. Plus personnellement, cette étape, puis la formation à l’IFCS et ce travail de recherche ont permis de me construire une identité cadre de santé, qui évoluera encore. Mais désormais je ne ressens plus ce stigmate et je suis guéri du syndrome de l’imposteur.

Consultez le mémoire dans son intégralité ici.

David Martié
Cadre de Santé
Martie.David@ifsante.fr


[1CLANCE PR. “The imposter phenomenom in high achieving women : Dynamics and therapeutic intervention”, Georgia state university, 1978, 8p.

[2MUCCHIELLI A. “L’identité”, Que sais-je, Puf, 9ème édition, 127p, p3.

[3BOURDIEU P. « Les rites comme actes d’institution ». Actes de la recherche en sciences sociales, N°43, juin 1982, p58-63.

[4HONNETH A. « La théorie de la reconnaissance : une esquisse ». Revue du Mauss, N°24, 2003, 512 p, p133-136.

[5VAN GENNEP A. « Les rites de passage », Paris, 1909, 315p.

[6HONNETH A. « La théorie de la reconnaissance : une esquisse ». Revue du Mauss, N°24, 2003, 512 p.


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