Le langage, source de malentendus ?

lundi 9 février 2009, par Muriel Gall Tanguy

Avant même d’intégrer un IFCS, en tant que professionnels de santé, nous savons que nous devrons réaliser un mémoire au cours de cette année de formation. Très souvent, nous choisissons un thème, une question que nous avons rencontré durant notre pratique et qui reste en suspens. En ce qui nous concernait, il s’agissait des critiques formulées par l’équipe dont nous avions la responsabilité pendant notre année d’infirmière faisant fonction de cadre de santé. Ce mémoire représentait pour nous l’opportunité de comprendre, de mettre des mots sur un vécu ou sur un ressenti. Déjà, ce mémoire pose une problématique individuelle d’un professionnel qu’un autre professionnel n’aurait peut être pas envisagé ou traité différemment. Au départ, nous n’avons pas conscience de cette subjectivité. Nous ne sommes pas dans cette prise de conscience puisque nous prenons pour vérité une réalité que nous avons vécue.

Pour que les directeurs de mémoire puissent s’inscrire dans un choix de thème, il nous est demandé d’écrire sur papier des hypothèses, reformulées en une hypothèse principale, puis de situer le contexte suivi de questions que nous nous posons en tant qu’étudiants avant de les synthétiser par des mots clés. Ce travail nous demande de nous poser et de réfléchir sur ce qui nous questionne. Cette première étape n’est pas une évidence en soi.

Une rencontre

Nous rencontrons notre directeur de mémoire, chacun de nous à une rythmicité différente, avec des pratiques différentes, dans des contextes différents : à l’IFCS ou sur le lieu d’exercice du directeur ; en semaine le midi, le soir ou le samedi ; à proximité de l’IFCS ou à des kilomètres de celui-ci. L’étudiant cadre doit jongler avec cette organisation sans déborder sur celle de l’IFCS.

Cette rencontre s’effectue : nous nous présentons l’un et l’autre et nous abordons ensemble le thème du travail que l’on voudrait traiter. Déjà, d’emblée, le directeur reformule nos propos pour y mettre du sens et comprendre ce qui nous anime. Il nous fait écrire pour démarrer cette élaboration. Cet écrit nous plonge dans des perspectives que nous n’avions pas songé. Mais c’est une amorce pour construire. Nous revoyons à plusieurs reprises le directeur de mémoire, après avoir effectué des recherches de notre côté sur le thème. Nous nous tenons à l’échéancier fourni au préalable par l’IFCS, servant de repères pour organiser ce travail de recherche. Bien évidemment, ce travail sera abordé différemment selon notre personnalité, notre construction identitaire. Nous pensons avancer, repartons avec pleins de possibilités ouvertes par l’entretien avec le directeur de mémoire. Mais en parallèle, nous devons fournir des travaux pour les validations tout en travaillant à distance (FOAD) à la validation d’une licence… Et penser accessoirement à notre situation personnelle (enfant, conjoint, famille, vie sociale….). Nous rencontrons des difficultés d’élaboration. Pourtant, les validations nous donnent une méthodologie que nous apprivoisons progressivement, avec plus ou moins des difficultés. Nous découvrons les concepts au fur et à mesure des travaux et des stages… Pourtant nous résistons.

Un travail singulier

Cette réflexion sur le thème du mémoire nous fait évoluer chacun d’entre nous, membres d’une même promotion, à des vitesses différentes. Nous n’avançons pas en même temps, puisque ce travail nous est singulier et fonction de notre personnalité. Au fur et à mesure que le temps passe, nous voyons les autres membres de la promotion cheminer et nous patinons. Nous n’arrivons plus à nous inscrire et hésitons même à changer de thème. Nous trouvons finalement que les critiques formulées par une équipe ne posaient des difficultés qu’à nous mêmes et à personne d’autre. Il était question de nous en tant qu’individu. Comment construire un mémoire à partir d’une vision erronée du monde, la notre en l’occurrence. Il est déjà trop tard car nous sommes déjà avancés dans l’année scolaire. Alors comment faire ? Nous rencontrons notre directeur de mémoire et il s’aperçoit que nous achoppons. Il nous fait comprendre que notre construction de thème est individuelle et en aucun cas ne pourrait être partagé par d’autres professionnels. Notre vision du monde est erronée.

Des errances

Ce constat est difficile car nous pensions partager cette vision avec d’autres collègues rencontrés… Nous perdons pied. Le directeur de mémoire s’inquiète, au vue des échéances. Nous n’avançons plus et ne savons plus par quel biais abordé ce sujet qui nous animait tant. Notre investissement, qui semble affecté de notre vision, nous rebute. Nous désinvestissons ce travail de recherche qui nous apparaît colossal et de plus en plus irréalisable. Le directeur de mémoire, dans l’incompréhension et en panne, lui aussi, face à notre attitude, sollicite l’équipe pédagogique pour un éclairage. De notre côté, c’est une mise à distance que nous souhaitions en interrompant notre travail de recherche. Nous éprouvons la déconstruction.

C’est par le biais des entretiens de recherche réalisés sur le terrain que nous envisageons notre travail. Le ciel s’éclaircit et s’ouvrent à nous des concepts que nous n’avions envisagés. L’intérêt renaît et fait exploser cette paralysie. Le regain resurgit et nous débordons d’énergie. Les idées fusent. Nous abordons l’analyse après l’interprétation des résultats. Comment ranger toutes ces données ? Nous pensons détenir un fil conducteur et nous l’exploitons, à partir de ce nouveau cadre conceptuel élaboré. Nous établissons des grilles pour ranger toutes ces données dans les cases… Certaines nous posent problème parce que nous n’arrivons pas à les nommer. Nous butons à nouveau.

Nous y réfléchissons pendant plusieurs jours, des soirées, pendant des repas et pendant des échanges avec d’autres collègues de promotion. Nous continuons en parallèles les validations, nous assistons à des cours magistraux, à des ateliers, des conférences et clac, le déclic ! Comment ne pas y avoir pensé ? Nous reprenons nos données et requalifions nos catégories. Nous nous rendons compte que notre cadre conceptuel ne correspond pas. Il faut davantage le fouiller, le creuser et s’ouvrir sur d’autres perspectives.

Pendant ce temps d’élaboration, de construction, de déconstruction, le directeur de mémoire, plus distancié nous laisse agir. Cette marge de manœuvre nous rend acteurs de notre travail et nous amène à nous questionner, à défaire, refaire et à justifier nos choix auprès du directeur de mémoire. Nous sommes lancées et pleines d’énergie, goûtant enfin au plaisir de ce travail de construction. Nous le taisons auprès des autres collègues de promotion car eux, s’essoufflent et ressentent de l’aversion. Nous comprenons enfin ( !) les propos des formateurs qui nous reviennent à l’esprit : revenir interroger le cadre conceptuel pour alimenter l’analyse. Un cadre conceptuel bien construit et riche permettra d’ouvrir sur d’autres perspectives. Nous comprenons enfin le mot épistémologie. Nous prenons conscience enfin ( !) que notre vision de départ était propre à nous en tant qu’individus pris dans notre histoire personnelle et professionnelle. L’échéance va nous interrompre dans ce travail sans fin. Il nous faut le clôturer.

Conclusion

Notre travail de recherche part, en général, d’une problématique individuelle ou d’un questionnement individuel. Le but de cette initiation à la recherche est de nous permettre de nous distancier de cette problématique en conceptualisant. Nous apprenons sur nous mêmes, sur notre fonctionnement individuel et sur notre future pratique. Il est certain que ce choix de thème de mémoire influencera notre pratique future.

Ce n’est qu’en fin de cursus que nous comprenons le sens des propos des formateurs au début de la formation. Ils nous apparaissaient flous, abstraits. Nous comprenons maintenant le rôle du directeur de mémoire, ses questions, ses inquiétudes et ses exigences.

Enfin, il est important de rester prudent sur notre réflexion. Celle-ci ne représente qu’une vision du monde parmi tant d’autres dont il faut en avoir conscience. Le danger serait de vouloir uniformiser ce qui est singulier. Nous sommes des individus avec nos constructions identitaires différentes et des valeurs différentes. L’équipe, dont nous aurons la responsabilité, saura nous rappeler : « Le langage est source de malentendus » (A. DE SAINT EXUPERY). Et les critiques formulées par l’équipe infirmière ont une utilité pour le cadre de santé.


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