Regards critiques de la philosophie sur la santé

vendredi 16 décembre 2016, par Bruno Benque

Le télescopage de la recherche de la productivité avec la composante humaniste du soin est le point de départ d’une réflexion philosophique menée par Gilbert Larochelle et Françoise Courville dans leur ouvrage « La course à la performance ». Ils font nous convient à une revue fournie de la littérature sur ce thème.

Dans leur ouvrage intitulé « La course à la performance, Regards critiques de la philosophie sur la Santé », Gilbert Larochelle, Professeur de philisophie politique, et Françoise Courville, infirmière et Professeure au Département des sciences de la Santé, tous deux à l’université du Québec, proposent une prise de recul sur un phénomène qui dégrade les relations et les comportements de nombreux soignants, le télescopage de la productivité et de la composante humaniste du soin.

La performance et la dignité humaine incompatibles ?

Dans une société occidentale qui a vu les idéologies et les croyances se tarir au profit du technologique et du progrès, les auteurs explorent la littérature philosophique pour essayer de nous faire comprendre le monde d’aujourd’hui, duquel découle l’environnement sanitaire moderne. Un environnement dans lequel ’la performance attire l’attention sur l’univers des moyens" et où la dignité humaine est considérée comme minimaliste, comme le repli de toutes les valeurs. Dans ce contexte, l’hôpital, et la Santé en général, sont devenus au fil du temps un point d’affrontement entre la culture de la performance et le don de soi pour favoriser la dignité humaine.

La performance qui tente de rassembler le savoir et le croire

Les auteurs, à travers la pensée des philosophes, nous éclairent tout d’abord sur les concepts du savoir et du croire, qui sont depuis toujours antagonistes, mais que la recherche de la performance voudrait réunir. Comme si « la verité et la vertu, les faits et la valeur qu’on leur attribue devenaient solidaires », véhiculant « dans une même charge un discours sur l’action (le réel), la justification immanente de son devoir-être (la morale) et la corroboration, indiscutable parce que chiffrée, du lien consubstantiel qui les unit (la mesure). »

L’illusion de l’autonomie

Ils nous donnent à réfléchir ensuite sur l’autonomie, considérée comme perdue pour les professionnels de santé astreints à un fonctionnement apparenté souvent au Taylorisme, mais qui ne serait qu’illusoire. En effet, avancent-ils, « rien ne réussit mieux que le sentiment donné aux acteurs qu’ils contrôlent eux-mêmes leur existence en faisant oublier que les sources de la domination leur échappent, dans la mesure où elles demeurent étrangères au champ de possibilité de leur autonomie. » Ce qui nous ramènerait la possible tromperie que constitue la forme de management dit participatif.

Justification, hétéronomie et conditionnement

Parmi le flot d’idées qui inonde ce livre, nous avons retenu également le concept de transparence, lié à celui de la performance, que celle-ci transformerait en conditionnement. Ainsi, puisque la transparence relève d’une injonction du pouvoir, la description deviendrait la justification, l’autonomie de l’individu se transformerait en hétéronomie et l’accomplissement de soi se changerait en conditionnement. Pour les auteurs, « l’idéal de transparence procède par le cumul des caractéristiques rattachées à la notion de perfonnance que sont l’objectivité, parce que la rationalité et la réalité sont données comme immédiates..., l’authenticité..., la crédulité, parce que la traduction dans la catégorie du visible, de l’immédiat, voire de l’innocence, désamorce toute résistance possible et rend d’avance inutile la prise en charge par soi-même des significations sociales de l’action dans le cadre de la performance. »

Gare à l’excès de performance

Ces quelques citations du premier chapitre donnent le ton général du livre, qui semble surplomber d’un peu trop haut la réalité du terrain, mais qui a la vertu de toujours s’y raccorder bien que les références ne datent pas toujours de la dernière pluie. Des notions comme la méfiance et la confiance dans la relation de soin ou la temporalité dans la performance y sont ensuite largement développés. Il nous met en garde, en tout cas sur les risques auxquels nous serions exposés si nous allions vers l’excès de performance. Nous retiendrons ici que « le souci de la mesure bascule toujours vers la démesure lorsqu’on perd de vue sa frontière ultime. »

Gilbert Larochelle, Françoise Courville
La course à la performance, regards critiques sur la santé
Éditions Beauchesne
2016, 93 pages

Bruno Benque
Rédacteur en chef www.cadredesante.com
bruno.benque@cadredesante.com


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