Evolution des représentations sociales de la profession chez les étudiants infirmiers

vendredi 5 mai 2006, par Michèle Jouet Le Pors

La problématique

« L’analyse des représentations sociales, s’avère indispensable dans toute démarche de recherche et de gestion visant à comprendre et à faciliter le fonctionnement des groupes dans des organisations professionnelles » Bonardi, Roussiau (1999). Les contenus des représentations agissant comme des grilles de lecture ou des guides d’action à la construction de l’identité professionnelle, l’éclairage théorique apporté par le concept des représentations sociales nous semble adapté et pertinent pour cette recherche.

Cette recherche a pour but, de décrire et d’analyser, les représentations de la profession d’infirmier(e) telles qu’elles ont été perçues pendant trois ans par un groupe d’étudiants en formation , ceci afin de mieux cerner le profil de ces futurs acteurs sociaux, afin de mieux comprendre leurs motivations, leurs intentions. Afin aussi de mieux les accompagner dans la construction de leur identité professionnelle et dans leur adaptation à l’emploi dans le respect des valeurs de la profession. Ces valeurs qui sont incompatibles avec des notions de profit et de rentabilité, des notions qui semblent de plus en plus prégnantes dans le domaine de la santé et des soins. « Les représentations sociales étant le fondement de la pensée sociale agissante, l’analyse des représentations sociales est utile pour comprendre et expliquer la nature des liens sociaux, les pratiques sociales, et les relations intra et inter groupes » Bonardi, Roussiau
(1999). [2]
L’analyse du système central des représentations sociales de la profession d’infirmier(e) des étudiants en formation, nous apportera des éléments indispensables pour établir un constat : Si le système central donne sens et cohérence à l’ensemble de la structure représentationnelle, on peut penser que le repérage des différents éléments la constituant pour la population étudiée, nous apportera des informations sur la nature des rapports inter-groupaux organisés autour de notre objet : la profession infirmière.

Y a t-il transformation des représentations sociales des étudiants infirmiers sur la profession d’infirmière au cours de leur formation ?
Quelles sont ces transformations ?
Ces transformations les préparent-elles à un « agir » infirmier à une professionnalisation ?

Afin de tenter une réponse à ces questions, nous orienterons la recherche autour de trois hypothèses qui interrogent l’évolution des représentations des étudiants infirmiers au cours de leur formation.

Hypothèse 1 : les représentations sociales des étudiant(e)s infirmier(ère)s sur la profession Infirmière changent en fonction de l’avancé dans la formation.

Hypothèse 2 : il y a dans le système central des représentations sociales des étudiants Infirmier(ère)s sur la profession infirmière une tentative d’autonomisation

Hypothèse 3 : Le système périphérique des représentations sociales des étudiants infirmier(ère)s sur la profession infirmière est composé d’éléments variés.

La recherche

Population retenue pour la recherche : Les étudiants Infirmiers de la promotion 2000 / 2003
formés à l’I.F.S.I de Dinan, entre le 28 février 2000, et le 11 avril 2OO3.
Cette promotion à l’entrée se caractérisait par les critères suivants :

• Nombre : 30 étudiants
• Sexe : 25 filles (dont une mère de famille) et 5 garçons.
• Age : 13 étudiants entre 18 et 20 ans, 10 de 21 à 22ans, 7 de 23 à
34 ans.

A l’issue de la formation 26 étudiants ont été présentés au diplôme d’état infirmier, 23 ont été reçus à la première session, 3 à la deuxième, six mois plus tard. L’ensemble de ces nouveaux professionnels exerce actuellement la profession d’infirmier(e) majoritairement en France mais aussi à l’étranger (Suisse, Antilles), dans différents secteurs d’activité en soins généraux ou en psychiatrie.

La méthodologie de l’association libre
L’analyse des représentations sociales, s’articule autour d’un double repérage, celui du contenu, et celui de la structure. Nous avons choisi pour notre recherche, la méthode de l’association libre, qui consiste par un mot inducteur à demander aux sujets les termes qui leur viennent à l’esprit en relation avec l’objet donné. Cette méthode est couramment utilisée dans l’étude des représentations sociales, parce qu’elle est rapide, facile d’utilisation, et qu’elle garantit aussi la spontanéité du sujet qui est libre d’adopter l’ordre de son choix.

Cette enquête s’est déroulée en huit temps sur 56 mois (38 mois de formation, 18 mois d’exercice professionnel) entre février 2000 et septembre 2004. Ces huit temps sont définis ainsi :

• Temps 1 : 1ère année de formation, enquête réalisée la 1iere semaine de formation.
• Temps 2 : 1ère année de formation, enquête réalisée après six mois de formation.
• Temps 3 : 2ème année de formation, enquête réalisée en début de deuxième année.
• Temps 4 : 2ème année de formation, enquête réalisée en milieu de deuxième année.
• Temps 5 : 3ème année de formation, enquête réalisée en début de troisième année.
• Temps 6 : 3ème année de formation, enquête réalisée en milieu de troisième année.
• Temps 7 : 3ème année de formation, enquête réalisée en fin de troisième année, le dernier jour de formation à l’I.F.S.I.
• Temps 8 : enquête réalisée dix huit mois après l’arrêt de la formation et l’acquisition du diplôme d’infirmier.

Pour la mise en oeuvre des sept premiers temps de l’enquête, la procédure et les conditions de l’enquête ont été identiques, l’enquête a été réalisée à l’I.F.S.I en salle de cours sur un temps d’environ quinze minutes et sur le principe du volontariat. Sur un support prévu et anonyme, nous avons demandé aux étudiants d’écrire 5 à 8 mots correspondants pour eux à la profession d’infirmier(e), et de souligner les deux mots qui leur paraissaient les plus importants. En ce qui concerne le temps 8, le support d’enquête a été expédié ou remis en main propre à l’ensemble du groupe enquêté.

Traitement des résultats :

Les étapes procédurales de la méthode de l’association libre : l’analyse prototypique. Dans le repérage du noyau central d’une représentation, l’analyse prototypique et catégorielle (Verges, 1985) prend pour base une liste de mots que produisent les sujets à partir d’un terme inducteur proposé par le chercheur. L’analyse prototypique de cette liste consiste à tenir compte simultanément de la fréquence du mot et de son rang d’apparition.
Chacun des éléments obtient de cette façon, une fréquence moyenne d’apparition et un rang moyen. Ces deux critères classiques de prototypicalité, permettent d’établir un tableau à quatre cases où se trouvent pour chaque mot, sa fréquence et son numéro d’ordre ou d’apparition. Il y a ainsi quatre possibilités de classer un élément :

• Un élément « fort » possède une fréquence d’apparition forte et un rang d’apparition faible, il appartient à la classe des éléments les plus importants pour les sujets donc relève de la zone dite centrale de la représentation. Il servira ainsi à étayer l’hypothèse d’existence ou non d’un noyau dans la représentation étudiée.
• Un élément « faible » possède une fréquence d’apparition faible et un rang moyen élevé il appartiendra à la zone périphérique de la représentation.

• Fréquence forte et rang moyen d’apparition élevé ou fréquence faible et rang moyen faible composent deux zones ambiguës dans la représentation : nous sommes en présence d’éléments plutôt périphériques mais flous parce que les évaluations à leur endroit peuvent varier. Verges (1992) parle à leur propos de « zones potentielles de changement » ; « également sorte de zone « tampon », entre une centralité consensuelle, rigide, stable et une périphérie en mouvance, caractérisée avant tout par des variations individuelles ». Roussiau,
Bonardi (1999) [3] .Un élément périphérique saillant au moins, quantitativement peut constituer un thème nouveau dans une représentation sociale, donc être un élément de changement. Verges (1994), Flament (1994) [4]

.

Nous pouvons constater que le nombre de mots cités reste assez stable au cours de l’enquête : de 179 à 196 mots avec une fréquence moyenne de 7 à 11 mots exprimés par chaque sujet.
Par ailleurs cette analyse nous montre que le nombre différent de mots exprimés, est plus important dans la première moitié de formation : entre 90 et 104 mots, que dans la deuxième moitié : entre 76 et 84 mots.

En relation avec notre problématique et notre hypothèse qui s’intéresse à l’autonomie et à la
professionnalisation, il nous paraît intéressant de relever l’émergence peut-être ici d’un langage commun.

Structure représentationnelle de la profession infirmière chez les étudiants infirmier(ière)s du temps 1 au temps 7 de l’enquête : du premier jour au dernier jour de formation.

Conclusion à propos de l’hypothèse 1 : les représentations sociales des étudiant(e)s infirmier(ère)s sur la profession infirmière changent en fonction de l’avancée dans la formation.

La lecture analytique de ce tableau nous permet de constater que du temps 1 de l’enquête, correspondant au premier jour de formation, au temps 7 réalisé le dernier jour de la formation, les étudiants utilisent 28 termes différents pour exprimer leur représentation de la profession infirmière. Nous constatons que la répartition quantitative de ces différents termes dans ces zones, a aussi évolué au cours de l’enquête :

• Au niveau de la zone centrale de la représentation : 1 à 5 termes exprimés, dont 1 terme le premier jour de formation pour 3 le dernier jour.
• Au niveau de la zone périphérique de la représentation : 5 à 13 termes exprimés, dont 10 le premier jour de formation pour 5 le dernier jour.
En ce qui concerne l’analyse qualitative de ce tableau récapitulatif remarquons que les représentations des étudiants infirmiers sur la profession d‘infirmière changent en fonction de l’avancé dans la formation, il nous paraît également intéressant de noter pour la suite de notre recherche, que cette évolution se caractérise dans nos différentes enquêtes par l’apparition d’un langage de plus en plus professionnel.

Conclusion à propos de l’hypothèse 2 : il y a dans le système central des représentations sociales des étudiant(e)s infirmier(ère)s sur la profession infirmière une tentative d’autonomisation.

En ce qui concerne l’autonomie, qu’observons nous au niveau de la zone centrale de la représentation de la profession infirmière exprimée par les étudiants infirmiers tout au long de leur formation ? Le terme rigueur présent du premier jour de la formation jusqu’au
milieu de la troisième année renvoie à la notion de règles et d’exigence , ce terme rigueur disparaît six mois avant la fin de la formation au profit du terme responsabilité. Au vu de ce constat, il apparaît donc qu’au cours de la formation les étudiants sont parvenus à transformer ce qui était au départ une exigence en une réelle capacité. Etre responsable pour un infirmier(ère) est une capacité primordiale au regard de sa fonction. Dans le cadre de son rôle propre comme dans le cadre de son rôle prescrit l’infirmier(ère) pose des actes qui peuvent être très lourds de conséquence pour les personnes soignées. Etre responsable c’est être capable de prendre des décisions et d’en assumer les conséquences. La capacité à être responsable renvoie donc à la capacité à être autonome.

Dans cette zone centrale de la représentation nous l’avons constaté, la relation et les soins relationnels sont également très présents dès le milieu de la première année, jusqu’à la fin de la troisième année. L’évolution dans ce champ d’exercice de l’infirmière est ici marquée par l’utilisation d’un langage professionnel : l’empathie pour définir à nouveau une capacité indispensable à l’infirmière pour mettre en oeuvre une relation adaptée avec les personnes qu’elle soigne.

Nous terminerons cette lecture de la zone centrale de la représentation de la profession d’infirmier(ère) avec le terme organisation qui apparaît au milieu de la troisième année et jusqu’à la fin de la formation. Etre organisé c’est être capable d’ordre, de méthode, c’est aussi être capable de tenir compte d’un principe de réalité fait : de temps, d’espace, de matériel, de personnes. Comme nous l’avons décrite la fonction de l’infirmière est une fonction polyvalente qui l’amène à mettre en oeuvre diverses actions de soins : du rôle propre ou du rôle prescrit, directs auprès des malades ou indirects pour le malade, et ceci dans différentes dimensions de soin et en collaboration avec d’autres professionnels. Cette mise en oeuvre ne peut être efficiente sans capacités d’organisation.

Revenons à notre hypothèse, il est donc bien question d’autonomisation dans la zone centrale de la représentation des étudiants infirmiers sur la profession infirmière. L’autonomie professionnelle est une compétence qui s’acquiert à partir d’un processus dynamique en évolution constante, que nous constatons ici chez les étudiants infirmiers, tout au long de leur formation et qui confirme la mise en route de ce processus. En relation avec la théorie du noyau central les résultats de la méthodologie mise en oeuvre nous montre chez les étudiants infirmiers une représentation de la profession stabilisée et résistante autour de la notion d’autonomie. Cette représentation nous permet de penser qu’en ce qui concerne les étudiants enquêtés le processus de professionnalisation est engagé.

Conclusion à propos de l’hypothèse 3 : Le système périphérique des représentations sociales des étudiant(e)s infirmier(ère)s sur la profession infirmière est composé d’éléments variés.

Le tableau nous permet de constater au niveau de la zone périphérique identifiée par les cases 2 et 3, qui correspondent aux zones potentielles de changement retenues pour notre étude, un nombre important d’éléments variés. Dans cette zone périphérique du premier jour au dernier jour de la formation, apparaissent plusieurs éléments qui sont en lien avec les éléments de la zone centrale de la représentation. Ainsi nous trouvons dans la zone périphérique un certain nombre de termes qui font référence à la relation et aux soins relationnels exprimés dans la zone centrale par le terme empathie, les termes responsabilité, organisation et rigueur sont également présent dans la zone périphérique comme ils le sont dans la zone centrale mais de façon plus fluctuante, ce qui est cohérent au regard de la théorie puisque les éléments périphériques sont en mouvement, évoluent , se transforment et s’adaptent au regard des expériences des individus. Les autres termes exprimés sont en relation avec la réalité du contexte de la formation et de la profession.

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Tableau d’évolution prototypique

En conclusion

Nous pouvons retenir qu’en relation avec notre recherche l’évolution des représentations sociales des étudiants infirmiers sur la profession infirmière au cours de leur formation est caractérisée par un système central et un système périphérique qui ne sont pas en contradiction, et qui nous font découvrir une représentation de la profession en cohérence avec la définition de la profession infirmière et avec la finalité de la formation :
« La finalité de la formation est de permettre à l’infirmier d’assumer chacun de ses rôles en tenant compte notamment des aspects éthiques et juridiques de son engagement professionnel ». (programme de formation, 1992)

La présence d’une tentative d’autonomisation dans le noyau central de cette représentation de la profession peut nous laisser espérer que si le contexte d’exercice professionnel amène nos nouveaux infirmier(ère)s à développer des pratiques sociales en contradiction avec cette représentation, il se mettra en place une transformation résistante de la représentation , la contradiction sera alors gérée dans la périphérie grâce à l’apparition « de schèmes étranges » que nous avons définis précédemment et qui vont permettent une non remise en cause du noyau et donc une absence de changement dans les pratiques professionnelles.

Par ailleurs, les Cadres de santé formateur et les cadres de santé du terrain responsables de l’encadrement des étudiants doivent mettre en place un dispositif de communication afin que les représentations et la conception du soin chez les étudiants soient parlées, questionnées. Cette communication, ces échanges formalisés et facilités, entre les étudiants, les soignants et les formateurs permettront chez le futur professionnel réflexion et évolution nécessaires à la construction de l’identité et à la mise en oeuvre d’un processus de professionnalisation. Ceci est possible si les cadres de santé sont formés à l’encadrement dans ce but et si sur le terrain ils sont accompagnés et soutenus par les directeur(ice)s d’instituts de formation en soins infirmiers et par les directeur(ice)s de soins. Cependant la pertinence et l’efficience de ce projet ne peuvent aussi être envisagées qu’avec de nouvelles orientations au niveau de la politique de santé actuelle en ce qui concerne le manque de moyens humains et financiers dans les instituts de formations en soins infirmiers et dans les structures hospitalières.


[1L’intégralité du mémoire de Mme Jouet Lepors dont est extrait cet article est publié en ligne sur le site du CEFIEC

[2BONARDI Christine / ROUSSIAU Nicolas

Les représentations sociales.
Editions Dunod, Paris,1999, 124 pages.

[3Ibid

[4In « Les représentations sociales » sous la dircetion de Denise JODELET ed puf sociologie d’aujourd’hui


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