Donner du sens aux valeurs soignantes

lundi 14 juillet 2003, par Frédéric Venaut

Approche théorique

Le terme de « valeurs » est connu de tous. Mais, dès qu’il s’agit de le définir, il s’avère complexe d’en tirer un sens commun puisque ce que ce mot est censé désigner est à la base, différent pour chacun d’entre nous.
D’un point de vue étymologique, valeur provient du latin valor qui signifie « qualités ou mérite ».
Il est généralement considéré comme le principe idéal auquel se réfèrent communément les membres d’une collectivité pour fonder leur jugement, pour diriger leur conduite (valeurs morales, sociales, esthétiques. Échelle de valeurs).

Le Petit Robert donne au mot valeur quatre sens distincts :
- « Ce en quoi une personne est digne d’estime (quant aux qualités que l’on souhaite à l’homme, dans le domaine moral, intellectuel et professionnel) ».
- « Caractère mesurable d’un objet en tant que susceptible d’être échangé, d’être désiré ». C’est-à-dire sa valeur marchande.
- ce peut être la « Mesure d’une grandeur variable » grâce à des unités prédéfinies et universelles et / ou convertibles.
- Mais c’est la notion de« Caractère de ce qui répond aux normes idéales de son type, qui a de la qualité, de ce qui répond à certaines fins (sens) et produit l’effet souhaité (efficacité, utilité) » qui correspond à l’abord de ce que nous entendons par « valeur » dans le cadre de cette étude.

Certains auteurs ont tenté la démarche de définir non plus le terme mais ce qu’il désigne. Deux grands courants terminologiques (désaccords doctrinaux) se font face :

- Les tenants des théories normatives jugeant nécessaire de se fonder sur certains jugements de valeur pour en déterminer leur origine.

- Les théoriciens méta éthiques défendent plutôt une analyse de concepts évaluatifs, cherchant à élucider un langage inhérent aux valeurs. C’est autour de ce concept que nous développerons ce travail. Cette « communication de tous les jours » se propose de classer les critères grâce auxquels nous jugeons que nos actions ou nos échanges avec les autres ont réussi ou non. Pour être efficace, l’interaction doit avoir un rapport à la vérité. La discussion détermine l’ « efficacité » et la « légitimité » d’une proposition. La raison se trouve ainsi issue de la discussion.

C’est aujourd’hui encore un grand débat de la philosophie contemporaine. Il correspond à l’exercice d’un choix entre deux approches des questions morales, l’une tournée vers
- La conformité de nos actions à des normes et à des valeurs,
- L’évaluation des conséquences pratiques de nos actes.

Le philosophe anglais Hume [1], définit les valeurs comme la dérivation entre le « ought » (ce qui devrait être) avec le « is » (ce qui est). Cette vision est déjà porteuse de la corrélation entre l’idéal et l’existant. Pour Hume, nous ne pouvons fonder notre connaissance du monde, ni sur des dons innés, ni sur nos seules expériences. Nous devons faire passer tout ce que nous appréhendons par le filtre d’un examen de la représentation de nos croyances. Cela nous mène dans le domaine de la morale. La raison se trouve dépossédée du pouvoir qu’elle avait jusqu’alors, de catégoriser de façon dogmatique, le Bien et le Mal. Considérant que tout choix implique une telle attitude, et par conséquent une certaine prise de position évaluative , choisir une chose plutôt qu’une autre, c’est se déterminer pour ce que l’on choisit et contre ce que l’on rejette. En ce sens, tout choix doit être tenu pour évaluatif (donner de la valeur). Au même titre qu’une société, nous ne pouvons distinguer une équipe des valeurs qu’elle porte, « si la société s’impose aux individus ses valeurs aussi » [2]
Les valeurs sont à la base, le fondement de la structuration des actions d’un individu. Même si « elles ont bien pour origine des subjectivités, elles ne s’imposent à nous qu’une fois qu’elles ont été fixées par les résultats d’échanges collectifs » [3].
A titre d’exemple, si la notion de « Liberté » peut être considérée comme une valeur universelle, l’idée que je me fais de ma liberté n’est pas celle que mon collègue se fait de ma liberté. Il en va de même pour l’idée que je me fais de sa propre liberté ou pour l’idée que je me fais de la liberté du patient, etc.

Si le concept de « valeur(s) » reste encore difficile à définir, parce qu’il touche à la subjectivité et pose le problème du « jugement de valeur », il paraît nécessaire de se poser aujourd’hui certaines questions quant à l’idée même que s’en font les soignants. En cela, l’histoire peut apporter quelques pistes quant à l’approche actuelle des valeurs soignantes si souvent citées, mais si peu alléguées aux soins.

Approche des valeurs soignantes

Les valeurs déterminent notre façon d’aborder la vie au quotidien. Elles conditionnent nos actes et nos pensées. En effet, un soignant lors de l’accomplissement d’une tâche, y accordera plus ou moins d’importance en fonction de sa propre échelle de valeurs. En donnant un sens à nos actions, elles permettent à l’individu de se fixer un cadre de référence, qui le guide et le satisfait, en rendant acceptable certaines des contraintes auxquelles il est confronté. Il est donc amené à faire des choix. L’acteur transposé sur son lieu de travail, ne quitte pas ses valeurs « au vestiaire » pour endosser un autre système de valeurs diamétralement opposé. Cet exercice lui serait de toutes les façons impossible. Il garde son cadre de référence par lequel il continue à donner un sens à ses actes.

Cette notion est d’autant plus forte, que la profession touche à l’humain. Le soignant se forge, au travers de la pratique de son métier, une attitude qui va conditionner sa projection professionnelle d’individu au travail. Que cela concerne les pratiques, l’évolution personnelle ou collective, les valeurs, naturellement, conditionnent le travail en équipe. Même si, comme le précise Durkheim : « Nous n’avons pas inventé les valeurs et les normes des précédentes générations, et les valeurs que notre époque se donnent collectivement s’imposent à nous puisque nous y faisons référence même lorsque nous nous révoltons contre elles ». Comme concept, la notion de valeur dans le cadre de cet exercice, doit être vue comme permanente. Idée garante, elle sert de guide aux intervenants dans la démarche projet, notamment lorsqu’il s’agit de la fixation d’objectifs.

Il apparaît donc que nos rôles et notre positionnement d’acteur hospitalier s’appuient notamment sur un certain nombre de valeurs comme le respect, la dignité, l’accompagnement par exemple. Ces valeurs, nous les partageons et parfois les redécouvrons. Donner de la valeur à l’acte de soin, c’est à dire du sens et ne doit pas rester une liste de bonnes intentions. Si ces valeurs paraissent parfois évidentes, elles ne sont pas toujours respectées dans la pratique quotidienne et s’en éloigner participe à la dénaturation des actes ou des tâches. Outre son rôle de garant de la qualité des soins, le cadre n’est-il pas non plus le garant envers la profession et ses collaborateurs du maintient des règles et du rappel constant des valeurs « ciment » qui sont un repère pour une équipe et pour chacun des membres qui la composent ?

Or, la traduction de ce discours au niveau des actes soignants quotidiens présente des limites, comme le rappelle l’actualité. Par exemple, citons la question de la maltraitance des personnes âgées dans certaines institutions de soins. La légitimité de ce discours n’est pas remise en cause mais il s’agit plutôt de le rendre « vivant ». Car en définitive, quel est ce fond soignant commun supposé contenir les valeurs qui nous animeraient tous ?

Ces valeurs communes soignantes ne seraient-elles pas moins un élément donné à priori, qu’un élément à construire en permanence en fonction de nos interactions réciproques ? Il s’agirait, en outre de rendre « significatives » ces valeurs dans notre quotidien. Ce qui supposerait de ce fait une approbation individuelle, restituée dans la dynamique interactive de l’équipe. Ceci ne peut se faire qu’en favorisant le « dialogue des pluralités ». C’est l’aspect le plus intéressant de ces travaux parce qu’ils mettent l’accent sur la valeur des soins infirmiers.

En outre, la représentation que se fait chaque individu d’une valeur donnée, concourt à déterminer sa pratique quotidienne. C’est donc la confrontation de ces représentations croisées qui permettra de construire toute valeur. C’est prendre le pari d’une complémentarité professionnelle efficace, s’agissant par exemple d’un patient en fin de vie et ce dans une recherche de continuité du soin. C’est également, prendre le risque de dire que les valeurs n’existent pas pour elles-mêmes, qu’elles sont à créer et recréer en permanence en fonction de la réalité que nous vivons. Si parfois ces valeurs professionnelles peuvent être synonymes de routine, elles peuvent être tout autant de puissants leviers de changements pour faire évoluer les pratiques et la connaissance propre à une profession. Chaque individu a besoin d’être reconnu et entendu sur la place et le rôle qu’il accorde à certaines valeurs dans son travail, car elles sont constitutives de ses propres valeurs de soignant.
Si pour le philosophe André Comte-Sponville [4] , « la valeur n’est pas vraie et la vérité n’a pas de valeur » parce que le fait que la terre tourne autour du soleil n’a pas de valeur en soi, le neurobiologiste Jean Pierre Chaneux [5] estime qu’ « il est aujourd’hui plus que jamais nécessaire de réaffirmer la distinction chère à David Hume entre « ce qui est », la connaissance scientifique, et « ce qui doit être », l’élaboration de règles morales » cependant il ajoute qu’il est non moins indispensable d’avoir accès à « ce qui est » pour décider de « ce qui doit être ».

Ce partage des valeurs n’a d’intérêt pour un cadre, que si elle participe à l’animation d’une équipe et d’un de ses moteurs qu’est le projet (qu’il soit individuel ou collectif). Si la problématique à propos du partage des valeurs communes soignantes semble à priori complexe, celle du travail d’équipe ne l’est pas moins car elle implique notamment la question de l’interaction et le concept d’altération. Or, un cadre qui contribue à la construction d’une équipe, est aussi en partie acteur de la démarche d’évolution qui se déroule au sein de l’équipe qu’il manage.
Il apparaît finalement que définir des valeurs c’est déjà porter un projet en soi : le projet visée du microcosme [6] que l’on établit pour l’avenir.

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Donner du sens aux valeurs soignantes

BIBLIOGRAPHIE

Mise à jour du 23/08/2011
PHAM QUANG Long « Construire au quotidien des valeurs communes » dans la revue La lettre de l’Espace éthique AP-HP, dossier spécial Fins de vie et pratiques soignantes, n°9-10-11 automne-hiver 1999/2000, pp. 44-45.Disponible en ligne


[1Encyclopedia Universalis, Corpus 23, Valeurs, section Philosophie, p 295

[2Ibidem p296

[3Ibidem p296

[4A Comte-Sponville, Valeur et vérité ; études cyniques, PUF, 1994

[5J-P Changeux, Fondements naturels de l’éthique, Odile Jacob, 1993

[6notion qui considère l’être humain comme un univers en réduction, image de l’Univers (le macrocosme), auquel il est intimement lié par des rapports d’analogie. Par extension c’est un monde en miniature, résumé d’une société.


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